Les plaisirs démodés (2): Roger De Rabutin, comte de Bussy

Si le nom de Roger de Rabutin est parvenu jusqu’à nous, ce n’est pas uniquement en raison de sa parenté avec la Marquise de Sévigné. Le Comte est également à l’origine d’un scandale littéraire qui a ébranlé le XVIIe siècle et qui lui valut, d’abord l’embastillement, puis, un an plus tard, la conversion de cette sentence en un exil perpétuel dans ses terres de Bourgogne, autant dire au bout du monde. Quel brûlot peut bien avoir justifié une punition aussi cruelle? L’affaire mérite d’être contée.

D’abord, il faut savoir que ce militaire et coureur de jupons invétéré a toujours eu le don de se mettre les pieds dans les plats. C’est ainsi qu’en 1659, il est exilé pour une première fois en son domaine pour avoir, soi-disant, pris part à une sorte de beuverie organisée par des amis à Roissy durant la Semaine Sainte. La rumeur s’amplifie et voilà qu’en un rien de temps le bruit court que les convives auraient profité de l’occasion pour ridiculiser la foi chrétienne en baptisant des grenouilles et même un cochon. On aurait été jusqu’à servir une cuisse d’homme rôtie au repas. La faute est de taille et on peut raisonnablement se demander ce qui paraît le plus répréhensible pour les mœurs de l’époque: le fait de manger de l’humain ou celui d’avoir, ce faisant, fait « gras » durant la Semaine Sainte.

Bussy, évidemment, nie avec véhémence. D’accord il est loin d’être un dévot. La fête était bien arrosée, sans doute, mais ces accusations de cannibalisme, vraiment, c’est d’un ridicule… Quoiqu’il en soit, Bussy dérange. Il a beaucoup d’ennemis, dont le puissant cardinal Mazarin. La conséquence ne sera pas longue à venir. La voici:

Monsieur le comte de Bussy-Rabutin,

Étant mal satisfait de votre conduite, je vous fais cette lettre pour vous dire qu’aussitôt que vous l’aurez reçue vous ayez à partir de ma bonne ville de Paris et à vous acheminer incessamment en votre maison en Bourgogne et à n’en point partir que vous n’en aurez permission expresse de moi. (…)

Signé: LOUIS (1)

Le voilà donc confiné à son domaine. Et comme il n’a pas grand chose à s’occuper, Bussy trempe sa plume dans le vitriol et commence une série de portraits satiriques prenant pour cible des personnages de la cour: Madame d’Olonne, Madame et Monsieur de Chatillon de même que sa propre cousine, Madame de Sévigné. Pour couvrir le tout, il change le nom des protagonistes. L’ouvrage à clé devient ainsi « L’Histoire amoureuse des Gaules« . C’est assez bien tourné, car notre ami est, au final, un véritable écrivain. Voyez un peu le début du portait de Madame d’Olonne:

HISTOIRE D’ARDÉLISE (²)

Sous le règne de Théodose (Louis XIV) la guerre, qui durait depuis vingt ans, n’empêchait pas qu’on ne fit quelquefois l’amour. Mais, comme la cour était pleine de vieux cavaliers insensibles ou de jeunes gens nés dans le bruit des armes, et que ce métier les avait rendus brutaux, cela avait fait les dames un peu moins modestes qu’autrefois; et voyant qu’elles eussent langui dans l’oisiveté, si elles n’eussent fait les avances, ou du moins si elles avaient été cruelles, il y en avait beaucoup de pitoyables et quelques-unes d’effrontées.

Madame d’Olonne était de ces dernières. (…)

Dans ses Mémoires, Bussy assure avoir fait ces portraits uniquement pour se distraire et pour amuser sa maîtresse, Madame de Montglas à qui il en faisait la lecture. L’affaire en vient toutefois aux oreilles d’une amie, madame de La Beaume, qui demande au Comte de lui prêter le manuscrit pour, prétend-elle, le lire à son aise. Bussy, n’y voit pas à mal et confie naïvement son ouvrage à la dame qui, évidemment, s’empresse de le recopier. À partir de là, tout dérape. Bussy apprend que ses Histoires circulent dans le monde. Il s’en ouvre à Madame de La Beaume qui s’indigne. Les deux se brouillent. Et, pour ne rien arranger, il semblerait qu’une version apocryphe du manuscrit contenant des chapitres se moquant directement de la famille royale soit parvenue jusqu’au roi. Bussy proteste encore une fois de son innocence mais l’histoire finit, comme on le sait, par un exil définitif.

Maintenant, est-ce que Madame de Sévigné est heureuse de se retrouver ainsi ridiculisée? Pas tellement, non. La brouille entre les cousins durera des années et même après la réconciliation, la Marquise évoquera encore le fameux épisode du « portrait ». Les explications que Bussy lui donne pour adoucir son forfait n’ont pas l’heur de la convaincre:

Quelle niaiserie me contez-vous là? (…) Ne dites point que c’est la faute d’un autre; cela n’est point vrai. C’est la vôtre purement. C’est sur cela que je vous donnerais un beau soufflet si j’avais l’honneur d’être près de vous et que vinssiez conter ces lanternes. (3)

Malgré tout, bon sang ne saurait mentir et les deux parents demeureront liés par une affection et un respect mutuel jusqu’à la mort.

(…) souvenez-vous que je vous ai toujours aimé naturellement, et que je ne vous ai jamais haï que par accident. (4)

ou encore

Adieu, ma belle cousine; écrivions-nous souvent, et badinons toujours. Nous sommes bien meilleurs ainsi que d’autre manière.(5)

Les œuvres de Bussy-Rabutin ne sont malheureusement pas disponibles en version intégrale. Il y aurait là un beau sujet d’édition. Pourquoi n’irait-il pas rejoindre Madame de Sévigné chez La Pléiade? Je serais acheteur…

***

1 BUSSY-RABUTIN, Roger de. Mémoires. Paris, Mercure de France, 2010. (page 253)

2 BUSSY-RABUTIN, Roger de. Histoire amoureuse des Gaules, suivies de La France galante : romans satiriques du XVIIIe siècle .. (tome 1). Paris, Garnier, 1930. (page 1) (Note: pour faciliter la lecture j’ai modifié la forme imparfaite du verbe avoir, de ‘avoit’ en ‘avait’, comme le font les éditions plus récentes).

3 SÉVIGNÉ, Marie de Rabutin-Chantal. Correspondance. Paris, Gallimard, 2005, 3 vols. (lettre du 28 août 1668 de Madame de Sévigné à Bussy-Rabutin)

4 SÉVIGNÉ, Marie de Rabutin-Chantal. Correspondance. Paris, Gallimard, 2005, 3 vols. (lettre du 8 mai 1669 de Madame de Sévigné à Busy-Rabutin)

5 SÉVIGNÉ, Marie de Rabutin-Chantal. Correspondance. Paris, Gallimard, 2005, 3 vols. (lettre du 15 mai 1670 de Bussy-Rabutin à Madame de Sévigné)

DES BROSSES, Daniel. Bussy-Rabutin, le flamboyant. Versailles, Via Romana, 2011, 414 p. (Excellente biographie de Bussy)

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Les plaisirs démodés (1): Madame de Sévigné

« Viens, retrouvons toi et moi ces plaisirs démodés
Comme si sur la Terre, il n’y avait que nous… »
Charles Aznavour

Le Musée Carnavalet à Paris propose une visite pédestre intitulée « Sur les traces de Madame de Sévigné« . J’ai cru comprendre qu’il y en aurait également une dédié à Victor Hugo. Quelle heureuse idée. Moi qui suis tellement groupie, il y a longtemps que je rêvais de m’inscrire à une randonnée littéraire de ce genre. Voilà, c’est chose faite depuis cet été où, profitant de quelques jours dans la Ville Lumière, je me suis joint à un groupe ayant en commun un intérêt marqué pour la célèbre épistolière.

Deux heures de visite bien tassées, au pas de course, essentiellement dans le quartier du Marais, avec explications livrées à la mitraillette et arrêts obligés devant les principaux lieux ayant jalonné la vie de la Marquise: l’Hôtel où Madame est née, l’église où elle a été baptisée, l’endroit où fut signé le contrat de mariage entre Marie de Rabutin Chantal et le Marquis de Sévigné. Je semble ne pas avoir apprécié? Au contraire, tout cela revêtais pour moi un charme délicieusement suranné (d’où le titre de mon article).

Il serait peut-être exagéré de prétendre que Madame de Sévigné est « trendy » de nos jours. Vous dire, lors de la visite, nous étions quatre (incluant notre guide).

Comme elle semble lointaine aujourd’hui l’époque de la Marquise, celle des « précieuses », où l’on aimait à tourner plaisamment la phrase, à fleurir le compliment et à exprimer les choses même les plus crues avec des circonvolutions élégantes. En ce temps-là, un bon mot pouvait tout aussi bien vous élever dans le monde que vous tuer plus certainement qu’un coup de poignard. Dans l’une de ses innombrables lettres à sa fille, Madame de Grignan, Marie de Rabutin rapporte ainsi les paroles d’un abbé qui, s’adressant à une fiancée, veut lui faire entendre qu’il doute fortement de sa virginité:

Mademoiselle, il n’y a pas d’apparence que vous refusiez à d’autres ce que vous accorderez à M. de Ventadour.¹

Pour autant que l’on sache, la Marquise elle-même est un parangon de vertu. Après la mort de son époux, tué en duel pour les beaux yeux d’une autre femme, elle ne se remariera pas, préférant s’occuper de ses deux enfants, Françoise-Marguerite et Charles. Elle est alors dans la mi-vingtaine. Sa correspondance avec son entourage est plutôt clairsemée dans les premières années mais elle va littéralement exploser lorsque sa fille quittera Paris en 1671 pour rejoindre son époux, Monsieur de Grignan, nommé Lieutenant-gouverneur en Provence. Il est tout de même singulier que les lettres les plus passionnées de Madame de Sévigné aient été celles d’une mère adressées à sa fille. On prétend que Madame de Grignan était d’un tempérament plutôt froid. Sans doute ne répondait-elle pas à sa mère avec autant d’ardeur que n’en contenaient les messages dont elle était inondée. D’ailleurs les lettres de la fille ont été détruites, ce qui fait que la conversation paraît maintenant avoir été à sens unique. Peut-être l’était-elle un peu…

Par opposition, l’un de ses correspondant les plus fidèles et les plus prodigues est son cousin, le Comte Roger de Bussy-Rabutin. Tout un phénomène que celui-là. À la fois homme de guerre, lettré, bretteur, séducteur impénitent, il est comme le portrait inversé de la Marquise. Mais c’est qu’il sait manier la plume ce Bussy. Sa relation avec sa « belle cousine » connaîtra bien des soubresauts dont la plupart seront de son fait mais, s’il fallait choisir entre les deux, je me rangerais sans hésiter du côté de Bussy. Il y a beaucoup à conter sur cet homme singulier qui connut le pire et le meilleur, qui fut reçu à l’Académie française mais fut également emprisonné à la Bastille.

Tiens, je vous parlerai de Bussy dans un autre billet.

***

Petite bibliographie sélective

Madame de SÉVIGNÉ. Correspondance. Paris : Gallimard, 2005, (3 v.) ISBN: 2070105245 (v. 1), 2070105253 (v. 2), 2070109356 (v. 3)

BRUSON, Jean-Marie [et al.]. L’Abécédaire de Madame de Sévigné et le Grand siècle. Paris : Flammarion, 1996, 119 p. ISBN: 2080124765

Les plus belles lettres manuscrites de la langue française. Paris: Laffont, 1992, 427 p. ISBN: 222107467X (contient de très belles reproductions de lettres de toutes les époques, dont une de Madame de Sévigné)

Madame de Sévigné : [catalogue de l’exposition / tenue au] Musée Carnavalet-Histoire de Paris, 15 octobre 1996-12 janvier 1997. Paris: Paris-Musées : Flammarion, 1996, 191 p. ISBN: 2879002508 (Intéressante gallerie de portraits commentés)

¹Madame de Sévigné, Lettre à madame de Grignan (#140), Paris, 27 février 1671

Anagrammes renversantes

Il faut absolument que je vous parle d’une découverte extraordinaire que j’ai faite il y a quelques jours chez mon libraire. Vous savez sans doute ce qu’est une anagramme (eh oui, on dit « une » et non « un »). C’est facile, on permute les lettres d’un mot et on les utilise pour composer un autre mot. C’est ainsi que « sportif » se transforme en « profits » et que le mot « étreinte » devient « éternité ». Jusque là, rien de compliqué me direz-vous. Le procédé remonte à la nuit des temps. Pour faire court, disons que l’anagramme est à l’alphabet ce que la numérologie est aux chiffres.

Toutefois, comme pour la numérologie, une vague odeur de souffre entoure ce procédé. Les alchimistes, les kabbalistes et les magiciens lui accordaient jadis le pouvoir de révéler le sens secret des choses. À l’inverse, on nous apprend que « Galilée, quant à lui, communiquait sous forme d’anagramme certaines de ses découvertes; c’était là un moyen de s’assurer la priorité de ses observations tout en les entourant de mystère. » (p. 9).

Or, voici que deux amoureux des jeux et de la langue se sont donnés la mission de rajeunir le procédé en nous proposant de nouvelles anagrammes dans ce petit livre d’à peine 105 pages qui se lit comme un recueil de poèmes. Chaque page comporte en en-tête un mot, un syntagme, une phrase dont l’ensemble des lettres sera retourné pour composer une nouvelle proposition. Ça tient à la fois de l’acrobatie et du prodige. Certaines locutions comportent plusieurs mots et des dizaines de lettres. Ce serait déjà un exploit que de ne pas perdre une lettre dans l’aventure mais nos amis ne s’arrêtent pas là. Entre la phrase initiale et sa jumelle retournée ils insèrent un texte brillant, inspiré qui justifiera le passage d’une forme en son complément.

Ici, je sens que vous allez me demander un exemple. Très bien. Voyons si celui-ci vous convaincra:

Le marquis de Sade

Voilà un homme qui sacrifia, plutôt que ses principes ou ses goûts, les plus belles années de sa vie. «  Tuez-moi ou prenez-moi comme cela car je ne changerai pas », écrivit-il à ses censeurs, enfermé dans une tour sous dix-neuf portes de fer. Ils avaient imaginé faire merveille en le réduisant à une « abstinence atroce sur le péché de la chair ». Ils s’étaient trompés: sa tête s’était échauffée et forma des fantômes qui se mirent en marche pour ne plus s’arrêter, chefs-d’œuvre de noirceur absolue. Le marquis

démasqua le désir.

(p. 37)

On pourrait s’arrêter là que ce serait déjà assez impressionnant. Mais d’autres propositions plus complexes s’ajouteront qui frôleront carrément la démence. Comment peut-on imaginer la transmutation de la locution:

« Jeanne Antoinette Poisson, marquise de Pompadour »

en

« Ainsi attendais-je qu’on poudre et pomponne ma rose »

(p. 53)

À propos, on se demande bien à quelle rose la marquise fait allusion. Mais, ça c’est une autre histoire… Reste que le procédé relève du tour de force. Quelle méthode nos amis emploient-ils pour révéler ces perles de la langue? Aucune indication n’est donnée. Peut-être confient-ils à un programme informatique le soin de lister les permutations possibles à l’intérieur desquelles ils feront le tri, peut-être ces combinaisons sont-elles le résultat d’un travail attentif et minutieux ou, au contraire, surgissent-elles toutes seules du néant, s’imposant d’elles-mêmes à nos auteurs? On ne le saura pas.

Ce que l’on peut dire en revanche, c’est que les deux compères s’attaquent avec un égal bonheur à tous les rayons de la culture et de la connaissance. Et pour cause: L’un d’eux est pianiste et amoureux des lettres. L’autre est physicien et parle d’astronomie avec autant de passion qu’un poète de l’amour. Il nous rappellera avec brio que:

« La gravitation universelle »

est une

« Loi vitale régnant sur la vie »

(p. 11)

Le côté ludique de l’exercice n’est pas sans rappeler les travaux que le groupe OULIPO (OUvroir de LIttérature POtentielle) avait entamé il y a plusieurs décennies. Membre fondateur du groupe, Raymond Queneau avait d’ailleurs publié un livre intitulé « Cent mille milliards de poèmes ». Chaque page de l’ouvrage était découpée en languettes et sur chaque languette était imprimé un vers. On pouvait donc construire un poème à volonté en feuilletant ces languettes et en les disposant selon son gré. Ainsi, le vers 1 de la page 1 + le vers 2 de la page 25 + le vers 3 de la page 7 + le vers 4 de la page 60 donnait un quatrain inédit. Une sorte de cadavre exquis pour emporter si on veut.

Dans un registre plus prosaïque, j’avoue, à ma courte honte, que j’ai également fait le rapprochement avec la dictée de Pivot imaginée par François Pérusse. Un exemple:

« Il y aura demain cet effet sirupeux dans le ciel muni de bleu frais. »

Nous donne:

« Il y aura deux mains sur tes fesses si tu veux dans cinq minutes à peu près. »

Bon. On enchaîne.

Le livre est agrémenté de dessins de Donatien Mary. Il pèse trois fois rien. C’est l’antithèse du roman « Un monde sans fin » dont je parlais récemment. On a envie d’y revenir pour relire des passages, exactement comme un recueil de poèmes. D’ailleurs, je crois que c’est le genre de petit livre que j’apporterai en voyage, brisant ainsi l’habitude que j’avais prise il y a des années d’insérer le recueil « Alcools » d’Apollinaire dans mes valises.

Je pourrais vous parler de ce livre encore longtemps mais le mieux est probablement de vous le laisser découvrir…

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KLEIN, Étienne et PERRY-SLAKOW, Jacques. Anagrammes renversantes. Paris : Flammarion, 2011, 105 p. ISBN 9782081272217

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Un monde sans fin

J’ai connu un léger passage à vide, côté lecture, récemment. Deux ou trois romans me sont littéralement tombés des mains. Oubliés dès que refermés. Ces choses-là arrivent parfois. Aussi me suis-je dis, entre temps, pourquoi ne pas vous parler du roman monumental de Ken Follet, Un monde sans fin que je viens tout juste de terminer en version audio.

Les 1285 pages du livre représentent plus de 54 heures d’écoute. Ça paraît énorme comme ça mais je vous dirais que, paradoxalement, le temps m’a semblé très court. J’ai essentiellement écouté ce roman en m’entraînant au gym et, grâce à lui, les sessions de cardio sur tapis roulant m’ont semblé beaucoup moins ennuyeuses. J’en redemandais même, anticipant avec plaisir le moment où je pourrais enfin reprendre le fil de ce récit fascinant. Bien que ce ne soit pas ma première expérience de la sorte, l’état dans lequel me plonge l’écoute d’un roman audio m’étonne toujours un peu: Je cours, soulève des poids, m’étire dans tous les sens mais en même temps, je ne suis pas là: Je suis au 14e siècle avec Merthin le pontier, le bouillant Ralph, mère Caris la guérisseuse, Gwenda et l’imbuvable prieur Godwyn. Au final, si les bénéfices de mes efforts physiques demeurent, hélas, bien relatifs, je me suis au moins amusé et le voyage imaginaire que j’ai fait en valait la peine.

Les voix ici sont évidemment magnifiques et l’histoire bien ficelée ne laisse pas de répit. Bien que les personnages y abondent, aucun n’est laissé en plan et on ne ressent jamais l’impression d’être perdu au milieu d’une galerie de figurants dont on ne saurait plus trop qui est qui, comme il arrive parfois. Au contraire, tous les éléments ont leur utilité si bien que chaque détail semé en germe au début du livre revient éclore au moment opportun. On ne peut qu’admirer le mécanisme bien huilé de ce récit ambitieux et documenté qui se déploie comme une symphonie et où chaque personnage a sa partition à jouer.

Rassurez-vous, je ne tenterai pas de résumer cette histoire complexe. Précisons simplement que l’action se déroule à Kingsbridge, le village fictif inventé par Ken Follet pour son roman précédent, Les Piliers de la terre et que près de 200 ans ont passé depuis l’érection de la Cathédrale qui était au cœur du premier livre. Cette fois encore, les protagonistes du roman ne l’auront pas facile. Leurs projets seront constamment compromis par des intérêts contraires, quand ce ne sera pas par la peste elle-même.

C’est curieux, récemment je discutais de ce roman avec mon frère qui m’expliquait en avoir justement abandonné la lecture, excédé qu’il était d’assister page après page à une accumulation incessante d’échecs et de voir les projets des personnages systématiquement contrariés par des forces adverses. Comme si le sort s’acharnait sur eux. J’avais moi-même ressenti un agacement semblable à la lecture des Piliers de la terre il y a quelques années: Je construis les murs de ma cathédrale, tu me les démolis, je les reconstruis, tu me les redémolis et ainsi de suite… Sauf qu’ici, je n’ai vraiment pas eu cette impression. D’abord, il n’y a pas à proprement parler de redite. Ensuite, j’ai plutôt vu dans tout ceci une fascinante allégorie de la condition humaine. Ce que nous dit le livre, à mon humble avis, c’est que le sens de la vie résulte de la lutte pour la survie. Sans difficultés à vaincre, l’existence humaine n’aurait aucune finalité. C’est ce que nous démontrent, page après page, les personnages de Follet. Ou peut-être que je déconne à plein tube. Enfin, vous vous ferez une idée…

Évidemment, il faut accepter de remiser un peu sa sensibilité littéraire au vestiaire. Ainsi, il n’y a pas vraiment d’extrait du livre que j’aurais envie d’isoler et de présenter comme une perle d’écriture. Mais, pour le reste, question intrigue, c’est fort bien mené. On est dans les ligues majeures ici.

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Version audio:

FOLLET, Ken. Un monde sans fin. [La Rocque-sur-Pernes, France] : Livres audio V.D.B., c2010., 5 CD MP3, ISN 9782846948289

Version imprimée:

FOLLET, Ken. Un monde sans fin. Paris: Lafont, 2008, 1285 p. ISBN 9782221096192 (Traduit de l’anglais par Viviane Mikhalkov)

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Limonov

« Tout de même quel écrivain que ce Carrère ». Cette réflexion, à vrai dire, je n’ai cessé de me la faire tout le temps que j’ai consacré à la lecture de cette biographie du poète-aventurier-politicien russe Edouard Limonov. D’abord, Limonov, je n’en avais jamais entendu parler. Et, soyons clairs, si la prose de Carrère ne laisse pas de m’impressionner par sa fluidité, le sujet dont il traite ici m’a paru quant à lui éminemment antipathique.

Édouard Limonov (né Savenko) n’est à tout prendre qu’une petite frappe dont la seule ambition est de s’illustrer par n’importe quel moyen: si ce n’est par la littérature, ce sera par les armes.

Je résume. Il est encore dans la jeune vingtaine lorsqu’il quitte son Ukraine natal pour tenter sa chance dans l’underground de Moscou à l’époque du très sémillant Léonid Brejnev. La renommée tardant à se concrétiser, c’est sans surprise qu’on le retrouvera plus tard à New-York, exilé volontaire poursuivant toujours la même chimère, celle de sa célébrité. Il y connaîtra comme on dit, trente-six métiers, trente-six misères. Et puis, enfin le signal tant attendu lui vient de Paris. On s’intéresse à ses écrits. Il accourt.

Après quelques années jalonnées de succès littéraires relatifs en France, retour au pays sur fond de perestroïka. Son parcours par la suite s’emballe: Sarajevo, de nouveau Moscou, puis Paris, retour aux Balkans, tournée au Kazakhstan, au Turkménistan, au Tadjikistan, en Ouzbékistan. Notre homme se cherche une cause. Il faut dire qu’il a fondé avec quelques joyeux drilles de ses amis aux crânes rasés un mouvement appelé « Parti national bolchevique ». Tout un programme.

Politiquement, Limonov se fait, pour ainsi dire, un devoir d’être à l’opposé de la majorité: Il est à l’extrême droite lorsque tout le monde est à gauche, et inversement. Il fait l’intéressant, revêt des opinions politiques comme des vêtements dont il peut changer au gré de sa fantaisie ou de l’interlocuteur: bref, c’est un poseur. Ce qui ne l’empêche pas de rêver secrètement à la restauration de l’Empire qui, dans son esprit, n’a jamais été aussi grand que durant les années les plus sombres du régime soviétique. J’exagère à peine. Bon, c’est vrai, il y a eu des morts, des prisonniers d’opinion, de la répression mais qu’est-ce qu’on était fiers de notre patrie tout de même. En cela, il n’est pas très éloigné de son compatriote Vladimir Poutine qui a simplement le tort d’être plus célèbre que lui. Tout cela, Carrère le relève fort justement.

On l’aura compris, je ne me suis pas trouvé beaucoup d’atomes crochus avec le compère Limonov. Reste la prose lumineuse de Carrère et sa manière unique d’écrire qui tient sans doute beaucoup à la façon qu’il a de se mettre en scène tout en racontant l’histoire de quelqu’un d’autre. Je ne sais pas si ce procédé porte un nom mais, à défaut d’en connaître l’étiquette, je qualifierais son travail de « biographie subjective », une méthode dérivée de celle de Truman Capote et ses « romans de non fiction », dit-on. Puis, il y a l’incroyable limpidité, j’allais dire « la musicalité » de sa prose. Car c’est bien de musique qu’il s’agit, de phrases dotés d’une mélodie et d’une rythmique propre. Un exemple? En voici une, de phrase, qui s’étire comme une longue mélopée. Savourez:

Il allait peut-être vieillir dans la peau d’un écrivain de second plan, à la réputation agréablement sulfureuse, que ses collègues regardent avec envie dans les salons du livre parce qu’il attire les jolies filles un peu destroy et qu’ils lui prêtent une vie plus colorée que la leur, mais en réalité il habite une soupente avec une chanteuse alcoolique, vide les poches de ses habits pour voir s’il a de quoi s’acheter une tranche de jambon et se demande avec angoisse quels souvenirs il lui reste à accommoder pour son prochain livre, car la vérité est qu’il est arrivé au bout, il a pratiquement tout débité de son passé, il ne lui reste que le présent, et le présent c’est cela: pas de quoi pavoiser, surtout quand on apprend que cet enculé de Brodsky vient d’avoir le prix Nobel. (p. 237)

Ouf! Voyez comme c’est long mais comme, paradoxalement, ça coule tout seul. L’écriture est-elle une tâche ardue pour Carrère? Je n’en sais rien, mais ce que je sais par contre c’est qu’en général, cette simplicité apparente du discours ne s’acquiert qu’au prix d’un immense travail. Et, spontanément, lorsque j’essaie de trouver au Québec quelqu’un qui professe un amour aussi inconditionnel pour la langue et qui polit ses phrases comme on fait reluire du cristal, c’est à Pierre Foglia, le journaliste, que je pense. J’ai donc été particulièrement étonné de voir ce dernier, non pas éreinter, mais carrément assassiner (« shut down in flames’, comme disent les chinois) l’œuvre de Carrère au détour d’une phrase, comme il lui arrive souvent de le faire. Voir ici et ici. Je ne partage pas cette opinion voulant qu’une œuvre jouissant d’une immense popularité soit nécessairement médiocre et qu’il faille la dénigrer. Fait à noter, sur cette question, Foglia et Limonov se ressemblent étrangement par le dédain qu’ils affichent tous les deux envers ce qui fait consensus.

Une biographie à lire (malgré les faiseurs d’opinion) pour le plaisir de se laisser enivrer par les histoires d’un conteur d’exception. Peut-être aimerez-vous également découvrir son livre précédent: D’autres vies que la mienne.

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Ceci dit, est-ce que la biographie de Carrère m’a donnée l’envie de découvrir l’œuvre de Limonov? À vrai dire, pas du tout. Mais, vous allez rire, je passe l’autre jour à ma bibliothèque de quartier et qu’est-ce qui m’attend, bien en vue sur le rayon des nouveautés? Le journal d’un raté d’Édouard Limonov, un de ses textes les plus importants qui date de 1982, en réimpression bien sûr, la maison d’édition ayant visiblement profité du regain d’intérêt suscité par le livre de Carrère. J’emprunte, évidemment.

Première constatation: La page titre nous indique « Roman’ alors que le texte tient beaucoup plus du recueil de pensées, il me semble. Pascal à l’envers. Il raconte les années de plomb que l’auteur a vécues à New-York, ses premières années d’exil. Ce que j’en ai pensé? Pas grand chose, si ce n’est que sa prose onirique a résonné en moi comme un écho lointain, et pour tout dire, amoindri, des Chants de Maldoror de Lautréamont. On élève la cruauté en vertu et on déploie un maximum d’efforts pour choquer les bien-pensants et les « matantes ». Rien pour me rendre le compère plus sympathique. J’abandonne assez tôt.

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CARRÈRE, Emmanuel. Limonov. Paris: P.O.L., 2011, 489 p. ISBN 9782818014059 (Prix Renaudot 2011)

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Le Turquetto

Une très légère anomalie aurait été décelée récemment dans la signature d’un tableau attribué jusqu’ici à Titien. Selon les experts, il y aurait en effet une différence chromatique entre le « T » initial et le reste de la signature composée par les lettres « icianus » apposée au bas de la toile L’Homme au gant. (Remarquez, en vérifiant sur une image haute résolution, j’ai eu du mal à localiser la position exacte de la signature sur cette toile, incidemment voisine de la Joconde au Louvre, alors, vous imaginez, les légères variations chromatiques…). Quoiqu’il en soit, l’analyse spectrométrique effectuée en 2001 semble confirmer cette observation:

(…) Tout porte à penser que la signature a été apposée en deux temps, par deux mains différentes, et dans deux ateliers distincts.
Du fait de la chronologie (le ‘T’ a selon toute logique été peint en premier, dans l’atelier de l’auteur), on peut émettre l’hypothèse que le tableau n’est pas de la main de Titien. (p. 12)

Fin de l’histoire? Non, ce n’est que le début. Metin Adriti, s’appuyant sur ce prétexte, nous propose une interprétation romanesque selon laquelle ce tableau serait le seul survivant de la production d’un maître inconnu: Élie, fils d’un marchand d’esclave juif, alias « Petit Rat », ou Ilias Troyanos, dit « le Turquetto ». Ce faisant, il a utilisé toute la liberté dont un écrivain peut se réclamer. D’abord, en fixant le décor. Pourquoi pas Constantinople? Carrefour bouillonnant de toutes les civilisations, l’ancienne Cité permettra en effet au jeune peintre de cotoyer les cultures musulmanes et chrétiennes. Si, de la première il apprendra à maîtriser l’art du trait décoratif, c’est vers la seconde qu’il se sentira appelé dans la mesure où il pourra y satisfaire sa passion pour la représentation de sujets, ce que n’admettent ni la religion juive, ni la musulmane.

À la mort de son père, Élie mettra le cap au Nord-Ouest et s’établira à Venise, cachant ses origines juives sous l’identité du peintre grec Ilias Troianos. Il y demeurera plus de quarante ans, d’abord à titre d’apprenti du Titien, puis à son propre compte, engageant lui-même plusieurs assistants pour réaliser ses tableaux de plus grands formats. Son projet le plus ambitieux lui sera commandé par Filippo Cuneo, maître de la confrérie de Sant’Antonio. Il s’agit d’une cène de 70 mètres carrés destinée à accroître la notoriété de son commanditaire. Le Turquetto mettra près de deux ans à la peindre mais le dévoilement public de l’œuvre créera un tel scandale qu’il lui vaudra la prison. L’art était décidément un sport extrême au temps de la Sainte inquisition.

Ses origines juives une fois établies, les toiles du maître ne seront plus bonnes que pour l’autodafé. Une seule échappera ainsi au carnage puisqu’elle sera endossée en quelque sorte par un autre artiste. D’où la supercherie dont il était question plus haut.

Avec ce roman, Metin Arditi brosse (c’est le cas de le dire) un tableau convainquant d’une période marquée par l’intolérance et le fanatisme.

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ARDITI, Metin. Le Turquetto. Paris: Actes Sud, 2011, 280 p. ISBN 9782742799190

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La vie sexuelle des super-héros

Imaginez une version trash de l’univers propret des super-héros américains. En ce début de 21e siècle, l’atmosphère n’est plus guère à l’optimisme et la période faste des redresseurs de torts en collants semble bel et bien révolue.

Superman vit reclus comme un ermite depuis qu’il est incapable de voler. Batman, le chevalier noir narcissique, s’adonne à des pratiques d’une perversion extrême avec de trop jeunes personnes depuis qu’un meurtre crapuleux l’a providentiellement délivré de l’amour inconditionnel, mais ô combien encombrant, que lui vouait son fidèle assistant Robin. Mystique, la mutante azurine reconnue pour sa capacité à prendre l’apparence de n’importe quel être humain, est désormais à la barre d’une émission de variétés où elle s’attire d’enviables cotes d’écoute grâce à ses personnifications de Madonna, de Vladimir Poutine ou d’Arnold Schwarzenegger tandis qu’au poste concurrent, Namor, le Prince des mers aux pectoraux proéminents, anime un talk-show depuis son aquarium.

Ah, je vous le dis, rien ne va plus au royaume révéré des super-héros. Jusqu’à Red Richards (vous savez, l’homme élastique des Fantastic 4) un scientifique pourtant sérieux et renommé qui s’est entiché d’une aspirante astronaute de 40 ans sa cadette. Le pauvre Red, jadis extensible à volonté, nourrira sa passion au prix d’étirements douloureux imposés à certaines parties de son corps qui n’a manifestement plus la souplesse d’antan. Je vous épargne les détails mais j’avoue que, dans ma grande naïveté, je ne m’étais jamais arrêté à réfléchir aux avantages que pouvait retirer l’homme élastique de ce super-pouvoir sur un plan strictement sexuel. J’imagine que je devais être trop occupé à m’intéresser aux poses suggestives de Cat Woman. Mais bon, passons.

Tout ça pour dire qu’une menace sourde plane sur l’univers déliquescent de Gotham City. Il semble que la vie d’anciens justiciers masqués soit menacée par un tueur qui prend soin de transmettre à l’avance à chaque nouvelle victime une feuille de papier comportant toujours la même formule d’adieu: « Adieu cher Mister Fantastic » ou « Adieu cher Batman », etc. Qui peut bien en vouloir ainsi à des citoyens aussi honorables? Le policier Danny De Villa mène l’enquête. Son propre passé de même que celui de sa famille sont également assez ambigus merci. Il sera toutefois le ciment qui relie chacun des chapitres dédiés à un super-héros différent.

Sommes-nous ici en présence d’une allégorie de l’Amérique déclinante dont les idoles déchues ont été jetées à bas ou simplement d’un brillant exercice de style? On ne sait trop. Chacun se fera sans doute son idée. Quoi qu’il en soit, ce livre surprend par le sérieux de son propos qui contraste fortement avec l’apparente frivolité des thèmes abordés. On y découvre un véritable auteur capable de décrire des scènes d’une grande puissance. Plus étonnant encore, Marco Mancassola réussit le tour de force d’humaniser chez ses personnages les caractéristiques qui, précisément, devraient en principe les éloigner le plus de nous. Ça tient de l’exploit. Encore un auteur italien à découvrir.

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MANCASSOLA, Marco. La vie sexuelle des super-héros. Paris: Gallimard, 2011, 545 p. ISBN 9782070128792 (traduit de l’italien par Vincent Raynaud)

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