Le droit de la soif

Alors qu’il assiste par désœuvrement à une présentation publique visant à amasser des fonds au profit d’une mission humanitaire, Charles Anderson, cardiologue respecté, la fin cinquantaine, décide de tout plaquer pour aller mettre sur pied un camp de réfugiés destiné aux victimes d’un tremblement de terre. Le décès récent de son épouse n’est pas étranger à cette décision. Déjà techniquement au repos, rien ne semble le retenir au pays.

Le séisme s’étant produit en haute montagne, sans doute quelque part à la frontière indo-pakistanaise (aucun nom de lieu n’est précisé), le projet de l’organisme humanitaire est d’établir un camp de transit à mi-montagne pour permettre aux sinistrés de reprendre des forces et d’obtenir des soins avant de poursuivre leur descente vers la vallée. Le médecin sera assisté dans cette tâche par Elise, une jeune scientifique allemande qui fera office d’infirmière ainsi que par Raï, un capitaine de l’armée locale dont on devine que la mission est tout autant de surveiller les occidentaux que de contribuer à la mise en place des abris.

Sur papier, l’idée est simple: On prépare les installations et on accueille les réfugiés. Bref, du gâteau. Sauf que rien n’est simple dans cette région du monde et nos volontaire en feront rapidement le dur apprentissage. L’attente est interminable. Pas le moindre sinistré à l’horizon. Pour tromper l’ennui, Anderson propose à ses collègues d’aller offrir ses services médicaux aux habitants du village voisin. Là encore, l’intention est noble mais on ne s’étonnera pas du fait que la simple présence d’occidentaux suffise à troubler l’ordre précaire qui prévaut au sein ce cette communauté: un équilibre fragile qui ne repose en fait que sur la répartition égale de la misère.

Pour finir le plat, l’intervention humanitaire se déroule en pleine zone frontalière, là où des escarmouches sont fréquentes. Imaginez maintenant de quelle façon peut être interprétée par un pays voisin l’implantation soudaine de plusieurs tentes militaires dans un secteur dont la souveraineté est contestée.

La vision de l’aide humanitaire que propose ce roman est tout sauf simpliste. Frank Huyler est lui-même médecin urgentiste à Alburquerque (Nouveau-Mexique). Son site web nous indique par ailleurs qu’il a passé plusieurs années de son enfance dans des régions reculées du globe. D’où, peut-être, l’aplomb de son propos. Voilà, par exemple, comment le général Saïd résume l’initiative de Scott Coles, l’instigateur du projet:

Assez de ces niaiseries, dit-il, comme s’il était arrivé à une décision. Je vais vous parler d’homme à homme. Scott Coles ne comprend rien. Il croit que parce qu’il achète quelques tentes et un peu de nourriture, et parce qu’il persuade un médecin américain de venir ici, il aura un camp de réfugiés et il sera un héros. Un sauveur. Il est très naïf en ce sens. De plus, c’est un mauvais organisateur. Il ne comprend rien à la logistique. Il ne comprend rien à rien. Et les gens de ces régions du Nord, il sont comme des animaux. Voilà la vérité. Vous les avez vus. Si nous envoyons des soldats là-haut, nous devons en envoyer assez. Ils nous tueraient dans nos tentes s’ils pouvaient. Vous croyez sans doute que j’exagère, mais ce n’est pas le cas. Nous ne les gouvernons pas. Et ils ne veulent pas de nous là-haut. Quand nous leur donnons de la nourriture, ils la mangent, et ne nous en tueraient pas moins s’ils pouvaient. Il y a des siècles qu’il y a des tremblements de terre dans cette région. Chaque fois c’est la même chose. Les villages sont détruits. Et puis, quelques années plus tard, tout est redevenu comme avant et rien n’a changé. Voilà ce que j’appelle mettre en perspective. (p. 482)

L’écriture de Huyler est à la fois simple et riche. Certaines scènes sont très poignantes. Il décrit aussi très finement les liens qui se tissent entre les trois principaux protagonistes durant ce qui prend de plus en plus la forme d’un huis clos. Enfin, l’atmosphère d’attente figée dans laquelle baigne ce livre n’a pas été sans me rappeler celle mise en place par Dino Buzzati dans son très beau livre Le désert des tartares. Un auteur à suivre, donc.

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HUYLER, Frank. Le droit de la soif. Paris: Actes Sud, 2010, 543 p. ISBN 9782742793334 (traduit de l’américain par Christine Leboeuf)

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Caïn

Dernier roman à être publié avant la mort de l’auteur survenue le 18 juin 2010, Caïn apparaît à rebours comme le testament littéraire et moral d’un écrivain humaniste qui n’a pas attendu l’arrivée récente du mouvement des indignés pour prendre le parti des plus faibles.

Critique face aux dérives du néo-libéralisme et signataire du manifeste de Porto Allegre, Saramago s’est toujours très clairement associé au mouvement altermondialiste. Son engament politique l’a d’ailleurs conduit à se présenter aux élections européennes en 2009.

Figure emblématique de l’artiste engagé sur un plan social et politique, José Saramago est, de plus, ouvertement athée et particulièrement critique face à la tradition judéo-chrétienne dont il est issu. C’est d’ailleurs en quelque sorte à une visite guidée de l’Ancien testament que nous convie l’auteur dans cet ouvrage dont le propos est essentiellement de démontrer l’inacceptabilité morale des valeurs véhiculées par le texte fondateur de notre civilisation.

« La Bible est un manuel de mauvaises mœurs« ¹ dira Saramago lors de la présentation publique de son livre. De fait, la plupart des histoires bibliques présentées ici par l’auteur, paraîtront, sous sa loupe, bien peu propices à l’élévation de l’âme. Caïn sera notre guide tout au long de cette relecture où seront rejoués, dans l’ordre et dans le désordre, plusieurs épisodes célèbres du texte sacré. Condamné par Dieu à errer de par le vaste monde après le meurtre de son frère Abel, Caïn franchira avec nous toutes les époques pour être le témoin à la fois désabusé et critique des dérives du Seigneur.

Le voici aux côtés d’Abraham alors que celui-ci s’apprête à sacrifier son fils Isaac pour obéir au Seigneur. L’ange dépêché par Dieu étant en retard, c’est Caïn qui doit s’interposer pour arrêter le bras meurtrier de ce père dénaturé. Plus tard le voilà assistant, incrédule, à la déchéance de Job que Dieu a ruiné et couvert de gales après avoir fait mourir ses 10 enfants. Et ce sot qui continue pourtant à louer le Seigneur. Caïn sera également présent lors de l’anéantissement par le feu de Sodome et Gomorrhe où périront sans distinction hommes, femmes et enfants. Tous ces événements sont le fait d’un Dieu égoïste et capricieux qui ne mérite certainement pas le culte qu’il réclame.

(…) il y a une chose que je sais, que j’ai sûrement apprise, Et c’est quoi, Que notre dieu, le créateur du ciel et de la terre, est complètement fou, Comment oses-tu dire que le seigneur dieu est fou, Parce que seul un fou sans conscience de ses actes accepterait d’être le responsable direct de la mort de centaines de milliers de personnes et de se comporter ensuite comme si de rien n’était, sauf que, finalement, il ne s’agit pas de folie, de folie involontaire, authentique, mais bien de méchanceté pure et simple (…) (p. 127)

Notez que, dans cet extrait, j’ai respecté scrupuleusement la ponctuation du texte original. Si cette mise en page vous laisse perplexe, c’est peut-être que vous n’êtes pas familier avec la méthode Saramago dont j’ai déjà eu l’occasion de parler dans un billet précédent.

Pour en revenir au sujet du roman, je dirais que le point de vue proposé par José Saramago sur la Bible me parait tellement aller de soi, qu’à certains moments j’ai eu l’impression d’enfoncer avec lui des portes déjà grandes ouvertes. Peut-être, après tout, ne faut-il voir dans l’Ancien testament qu’une sorte de conte cruel comparable à ceux remplis d’ogres et de sorcières qui ont bercé notre enfance? Quoi qu’il en soit, Saramago reste un formidable conteur et c’est toujours un plaisir renouvelé que de le suivre partout où il lui plaît de nous conduire.

Au fait, tout ça m’a donné envie de relire quelques unes de ces histoires dans le texte original. Il doit bien me rester une vielle Bible quelque part dans le fond de ma bibliothèque. Pas sûr que ce soit l’effet que souhaitait produire Saramago cependant…

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SARAMAGO, José. Cain. Paris: Seuil, 2011, 170 p. ISBN 9782021026603 (traduit du portugais par Geneviève Leibrich)

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¹ « La bible satanique de Saramago » IN Le Point (http://www.lepoint.fr/livres/la-bible-satanique-de-saramago-16-02-2011-1296172_37.php)

Je ne suis pas un serial killer

Pour les habitants du petit village de Clayton County où il ne se passe jamais rien de passionnant, deux morts dans la même semaine c’est presque du bonbon. L’adolescent John Wayne Cleaver y voit quant à lui plusieurs raisons de se réjouir. Voilà du travail en perspective pour sa mère et sa tante qui tiennent un salon funéraire. Les corps étant très abîmés, il faudra sans doute déployer beaucoup d’adresse pour les rendre présentables. Celui de Mrs Anderson pose déjà un défi. La veille dame, découverte dans sa maison trois jour après sa mort, ne dégage pas précisément une odeur de roses. Aucun doute sur les circonstances du décès toutefois. Quant à Jeb le mécanicien, il semble avoir été victime d’une boucherie: dépecé, éviscéré, ses organes ont été regroupés en tas à côté de ce qui reste du corps. Alors que tout le monde s’entend pour y voir un acte sauvage mais isolé, John demeure convaincu qu’il s’agit plutôt du premier d’une suite de crimes sanglants perpétrés par un tueur en série.

Il faut dire que notre ado s’y connaît dans ce domaine car, non seulement s’est-il fait une spécialité de choisir des psychopathes célèbres comme sujet de chacune de ses dissertations scolaires mais il est absolument persuadé d’être lui-même un serial killer en devenir. C’est pourquoi il estime être le seul en mesure de démasquer celui qu’il appelle déjà familièrement le « démon » de Clayton.

Dire que John Wayne (quel prénom tout de même) n’a pas des tonnes d’amis relève de l’euphémisme. En fait, il en cultive un seul, et encore, par simple calcul prétend-il. Le garçon qui avoue ne ressentir aucune empathie pour ses semblables s’est plutôt imposé un code de conduite dont la seule finalité est de protéger les autres contre lui-même. Ce qui ne l’empêche pas pour autant d’entendre son monstre intérieur gronder derrière la muraille mentale qu’il tente si péniblement de maintenir. Ainsi s’en ouvre-t-il à son psychiatre:

(…) C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il fallait que je change et du coup je me suis fixé des règles. La première c’était: « ne te frotte pas aux animaux. »
— »Ne les tue pas »?
— »Ne leur fais rien du tout. » Je refuse d’avoir un animal de compagnie, de caresser un chien dans la rue et même d’aller dans la maison où quelqu’un a un animal, je n’aime pas ça. J’évite toute situation qui risquerait de me conduire de nouveau à faire quelque chose de répréhensible.»
Neblin m’observa un instant.
«D’autres règles? demanda-t-il.
—Si jamais j’ai envie de blesser quelqu’un, je lui adresse un compliment. Si quelqu’un me tape vraiment sur le système jusqu’à ce que je le haïsse au point de m’imaginer en train de le tuer, je dis quelque chose de gentil et je fais un grand sourire. Ça m »oblige à remplacer les pensées négatives par des positives et en général, du coup, la personne s’en va.» (p. 34)

Lucide, le garçon constate surtout que son absence de sentiment ne lui permet pas d’être en phase avec ses semblables. Le partage des émotions constitue en effet pour lui un langage social hermétique dont il ne maîtrise aucun des codes. Lors d’une veillée funèbre en mémoire des victimes du tueur, il remarque avec justesse:

Tout le monde semblait savoir ce qui se passait et l’attitude à adopter. C’était comme regarder un vol d’oiseaux tourbillonner dans le ciel, prendre un virage puis descendre en piqué sans avoir reçu aucun ordre: ils savaient quoi faire, point, comme s’ils partageaient un même esprit. Qu’arrivait-il aux autres oiseaux, à ceux qui, ne sachant pas déchiffrer les signaux, continuaient tout droit quand le groupe virait à l’unisson? (p. 209)

Que reste-t-il à un adolescent marginalisé mais cherchant désespérément à vivre sinon que de s’investir dans une quête absolue aux allures de rite initiatique? Trouver le tueur et le neutraliser, voilà vers quoi tendront tous ses efforts désormais. La poursuite sera épique.

Avec cette allégorie du « mal d’être » propre à l’adolescence, Dan Wells nous propose ici un roman qui pourrait aussi bien convenir à un jeune public de l’âge du héros (environ 15 ans) qu’aux anciens ados que nous sommes. Une bonne partie de la tension du livre tient au fait qu’avec John Wayne Cleaver, on se retrouve constamment à la limite où le jeune homme incompris semble à deux doigts d’exploser avec les conséquences que l’on peut imaginer. Il y a malgré tout dans ces pages un côté lumineux dont, à l’autre bout du spectre, l’inquiétant roman Il faut qu’on parle de Kevin représente la part de l’ombre.

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WELLS, Dan. Je ne suis pas un serial killer. Paris: Sonatine, 2011, 270 p. ISBN 9782355840708 (traduit de l’anglais (États-Unis) par Élodie Leplat)

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Solaire

Il appartenait à cette classe d’hommes − peu avenants, souvent chauves, petits et gros, intelligents − que certaines belles femmes trouvaient inexplicablement séduisants.

C’est par cette description assez peu flatteuse de Michael Beard que débute le roman de Ian McEwan. La cinquantaine bien entamée, une bedaine en pleine expansion, un crâne plutôt dégarni, un caractère renfrogné doublé d’une propension détestable à ne penser qu’à soi; on se demande en effet à quoi peut tenir la facilité avec laquelle Beard accumule les conquêtes.

Ce prix Nobel de physique a déjà quatre mariages derrière lui, un cinquième qui bat de l’aile et des maîtresses dans presque tous les placards. Est-il heureux pour autant? Loin s’en faut. Celui qui s’est vu confier la direction d’un centre de recherche sur les énergies renouvelables par le gouvernement Blair en cette année 2000 où débute le roman apparaît plutôt comme le spectateur impuissant de sa propre vie.

De fait, en dépit des apparences de réussite, rien ne va plus pour Michael Beard. Sans doute en représailles à ses propres incartades, sa femme Patrice le trompe ouvertement, tandis qu’au Centre où il travaille, les jeunes chercheurs sous sa gouverne attendent en vain de leur leader qu’il partage avec eux de sa vision du futur. Mais voilà, Beard n’a aucune idée de l’orientation à donner aux recherches et, à vrai dire, il s’en fout un peu, étant complètement absorbé par ses problèmes personnels. Ce n’est pas le cas de Tom Aldous, un jeune loup de sa meute qui tente de persuader le patron d’investir dans le solaire et l’énergie photovoltaïque. D’ailleurs, un peu trop parfait ce garçon: beau, grand, intelligent et comme porté par la puissance de son rêve; il pourrait bien faire de l’ombre à son aîné.

Heureusement pour Beard, les événements tourneront à son avantage, du moins pour un temps, lui permettant de surfer sur des idées qui ne sont pas les siennes. Ainsi en va-t-il parfois dans le domaine scientifique. Et notre héros de promener sa carcasse aux quatre coins du globe pour faire la promotion d’une technologie que, peu de temps encore auparavant, il s’apprêtait à jeter aux orties.

Autant le personnage est antipathique, autant les situations qu’il vit sont cocasses. Une virée vaudevillesque en Arctique où il se rend avec les membres d’une expédition composée d’artistes écologistes pour, soit-disant, constater par lui-même les effets du réchauffement climatique manque de tourner au cauchemar. De même d’un voyage en train où il en vient presque aux mains avec un jeune insolent pour le contenu d’un sac de chips. N’importe quoi. Mais cette vie à la dérive dans laquelle Michael Beard se laisse proprement couler à pic, Ian McEwan la décrit avec une précision et un humour suave et typiquement anglais. On en vient presque à éprouver de la sympathie pour ce sociopathe qui semble constamment habité par le syndrome de l’imposteur. De fait, le Nobel de physique qui auréole sa vie et dont il tire profit professionnellement depuis des années, lui revient-il vraiment?

 Il était sans doute vrai que le Comité Nobel, incapable de départager ses trois premiers favoris, se soit rabattu sur le quatrième. Quelque soit la façon dont le nom de Beard s’était imposé, on considérait généralement que la physique britannique méritait une récompense, bien que, dans la salle de repos de certains centres de recherche, il se murmurât que le comité, cherchant un compromis, avait confondu Michael Beard avec Michael Bird, génial pianiste amateur qui travaillait sur la spectroscopie des neutrons. (p. 78)

L’imposture ne peut se poursuivre éternellement et Beard le sait qui semble même se précipiter vers la sortie à force d’excès de whisky et de malbouffe. Alors que les piliers pourris de son existence s’effondrent un à un, c’est presque avec indifférence qu’il assiste à l’anéantissement du fragile édifice sur lequel reposait sa vie.

Avec ce sujet dont les côtés sombres sont heureusement compensés par une écriture pleine d’ironie et d’humour, voilà un livre brillant dont la plus grande qualité ne sera toutefois pas de faire apprécier les mérites de la vie de quinquagénaire.

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McEwan, Ian. Solaire. Paris: Gallimard, 2011, 389 p. ISBN 9782070130818

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Comment je suis devenu un écrivain célèbre

Pete Traslaw n’est guère plus qu’un scribouilleur à la petite semaine qui gagne sa vie en rédigeant des lettres de motivation pour des candidats aux meilleures universités américaines. Transformer la prose débile qui lui est confiée en une requête convaincante tout en gommant au passage les références à Will Ferrell pour les remplacer par Toni Morrisson ne lui pose aucun problème, ni stylistique, ni moral.

La vie de Pete aurait pu suivre ainsi un cours plutôt tranquille s’il n’avait été frappé d’une sorte de révélation à l’écoute d’une entrevue télévisée accordée par Preston Brooks, un auteur de romans pseudo littéraires larmoyants qui lui semble non seulement riche et adulé mais surtout parfaitement inepte. Devenir un écrivain célèbre ne doit donc pas être si compliqué. Il suffit de broder sur une intrigue alambiquée mélangeant différentes époques et des personnages émouvants tout en parsemant son discours d’une narration faite de phrase creuses mais d’apparence profondes. Tarslaw s’imagine déjà propriétaire d’une splendide villa au bord de la mer, invité de conférence ou donnant des entrevues aux stars de la critique littéraire en arborant un air détaché et vaguement blasé comme celui qu’affiche Preston Brooks à la télé. Mais il espère surtout pouvoir impressionner Polly, la petite amie de collège qui, non seulement l’a quitté mais, suprême effronterie, l’a également invité à assister à son mariage. La description du cadeau de noce qu’il se propose de lui offrir nous donne un aperçu de son esprit tordu et calculateur:

Bon Dieu, mais j’allais déchirer à ce mariage!

La cerise sur le gâteau, c’était mon génial cadeau. Chaque fois que j’en avais assez de me comporter comme un écrivain célèbre qui prend le train, j’y repensais. Elle était sans doute déjà arrivée: la cave électrique sélecte œnophile 28 bouteilles deux compartiments multitempératures.

La cave électrique sélecte œnophile 28 bouteilles deux compartiments multitempératures ne figurant pas sur la liste de Polly, je lui adressais d’emblée un message: les différents articles ringards qu’elle avait choisis elle-même avaient quelque chose de gênant et, pour leur bien, j’avais du me fier à mon propre goût exquis. En plus, elle était chère, mais c’était le genre d’objets dont la plupart des gens ignorent le prix exact. Polly se poserait la question, mais elle jugerait indigne d’elle de regarder sur Internet. Pendant quelques mois, du moins, après quoi elle craquerait et irait sur Google. Elle apprendrait le prix: ce serait moins cher qu’elle avait imaginé, mais cher quand même. Rien qu’en regardant, elle saurait qu’elle avait perdu.

Mais l’essentiel, c’est que l’objet serait dans sa maison, et qu’il ne serait jamais plein! Pourquoi des jeunes mariés comme James et Polly seraient-ils jamais à la tête de vingt-huit bouteilles de vin? Peu à peu, Polly se mettrait à gamberger sur la question. Elle regarderait James, et se demanderait pourquoi il n’était pas le genre de type qui a besoin d’un rangement pour vingt-huit bouteilles de vin. Et elle penserait à moi – son ex-petit ami, l’écrivain célèbre, qui doit tenir pour acquis que tout le monde a besoin d’un rangement pour vingt-huit bouteilles de vin. Elle réaliserait qu’elle était passée à côté du mode de vie attenant à la cave électrique sélecte œnophile 28 bouteilles deux compartiments multitempératures, le mode de vie que j’aurais pu lui offrir. (p. 290)

Pardonnez cette citation un peu longuette, mais je n’ai pas eu le courage de charcuter un tel morceau de bravoure où l’on retrouve, en condensé, toute l’ironie dont peut faire preuve un auteur comme Steve Heley lorsqu’il se penche sur les rouages secrets de la pensée qui sous-tendent des gestes en apparence anodins. Sa description d’une entrevue d’Oprah est un autre exemple de ce qui peut résulter d’un tel regard distancié et sans concession posé sur un phénomène social. Je vous laisse imaginer ce que son ton caustique peut faire comme dommage lorsqu’il s’applique à décrire l’industrie littéraire américaine. La littérature n’a pas a être vraie, découvre Pete Tarsaw, elle n’a qu’à paraître telle. Tout le monde joue le jeu: des auteurs aux lecteurs, en passant par les critiques. Les éditeurs, quant à eux, ne s’intéressent pas à la qualité intrinsèque d’une œuvre, il cherchent un livre qui marche et qui rejoigne un maximum de lecteurs. Un livre qui cartonne. Mais la recette magique leur échappe souvent comme en témoigne Lucy, une amie de Pete qui analyse les manuscrits pour le compte d’une maison d’édition:

Je croyais savoir distinguer ce qui est bon de ce qui est mauvais. J’ai déniché des livres incroyables, émouvants, j’ai chanté leurs louanges, et les éditeurs les ont rejetés. Ou bien ils les ont publiés, et ils ont vendu un truc comme cinquante-quatre exemplaires. Littéralement. Cinquante-quatre exemplaires.

(…) Et encore, il y a pire. Les mauvais! Ces mauvais livres — des livres épouvantables, qui n’ont même pas de sens, des livres bourrés d’adverbes et de mots inventés — hop, ils se vendent à dix millions d’exemplaires et on en tire des films. Au début, je pleurais, tous les soirs, littéralement, je m’achetais un milk-shake, je l’allongeais de vodka et je chialais devant, parce que je pensais que je devais être stupide. Je rêvais, toutes les nuits, que tout le monde parlait une langue que je ne connaissais pas. (. 152)

La trajectoire du roman d’imposture de Pete, Cendres dans la tornade, sera elle-même sujette aux hasards de la vie littéraire. Et, paradoxalement, ce n’est pas le fait d’avoir été, non seulement éreinté, mais carrément descendu en flammes par la critique qui nuira à sa carrière. Certains avis seront pourtant dévastateurs. Voyez plutôt:

Malheureusement, tous les auteurs qui prennent la route ne sont pas Homère ni Kerouac, et tous les périples sinueux ne sont pas  des odyssées. Prenez Cendres dans la tornade de Pete Tarslaw. Après une fusillade à Las Vegas, Tarslaw lance ses personnages dans un étourdissant voyage à travers le temps et l’espace, et l’on n’a plus d’autre choix que chercher le sac à vomi. (…) Avec une ratatouille de métaphores incohérentes et des personnages assommants, dans une langue aussi rebattue et ringarde qu’une vieille pie qui sirote un whisky sour en fumant cigarette sur cigarette dans un casino miteux, voilà une virée en voiture qui vous fera regretter de ne pas avoir pris l’avion. (p. 174)

Et en voilà un qui n’y va pas avec le dos de la cuillère… Pas plus d’ailleurs que l’un des personnages qui pose un jugement très sévère sur le roman contemporain aux États-Unis:

Écoutez a-t-il dit, le roman était autrefois une forme populiste mais, de nos jours, il est pareil à l’opéra, maintenu en vie par une poignée de mécènes fortunés. Il ne peut pas subvenir à ses propres besoins. S’il n’y avait pas les Guggenheim et les MacArthur, Thomas Pynchon serait obligé d’écrire pour Les Experts: Miami, et Cormac McCarthy serait croupier à une table de black-jack. (p. 366)

En plus de nous offrir une réflexion sur un milieu que, de toute évidence, il semble bien connaître, Steve Heley réalise le tour de force d’émailler son roman de citations d’œuvres littéraires fictives en adoptant chaque fois le ton qui convient: extraits de romans d’aventure, de policiers, de scénario de film, tout y passe avec un égal brio. Époustouflant. Le plus étonnant, c’est qu’on finit par s’attacher au personnage de Pete Tarslaw, malgré son côté calculateur et le caractère répréhensible de son entreprise. D’autant plus qu’il finira par en avoir marre de toute cette supercherie. Sa quête tardive de la vérité aura toutefois des conséquences des plus douloureuse. Je vous laisse découvrir lesquelles…

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HELEY, Steve. Comment je suis devenu un écrivain célèbre. Paris: Sonatine, 2011, 369 p. ISBN 9782355840623

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La Fête du siècle

Ses romans précédents l’ayant déjà propulsé au devant de la scène littéraire italienne, Niccolò Ammaniti récidive cette fois avec une satire sociale complètement débridée que Fellini aurait sans doute souhaité porter à l’écran, eu-t-il été encore des nôtres. À défaut de l’œil du maître cependant, chacun pourra se faire son cinéma intérieur, l’écriture d’Ammaniti étant, en effet, très visuelle et surtout, d’une redoutable efficacité.

Avec ce nouvel opus, l’auteur hausse sa critique d’un cran. Aucune classe sociale ne trouve grâce à ses yeux; ni celle des petites gens, ni celle, décadente, de l’élite romaine. Voici donc un instantané à la fois grinçant et irrésistiblement drôle de l’Italie contemporaine par l’auteur qui nous a donné le superbe Comme Dieu le veut, dont j’ai déjà eu l’occasion de faire l’éloge.

L’histoire en deux mots: Saverio Moneta, dit Mantos, chef auto-proclamé d’un groupuscule sataniste, « les enragés d’Abbadon », rêve d’une action d’éclat, idéalement sanglante, qui pourrait raffermir la foi de ses disciples en la toute puissance de leur maître. Ils sont peu nombreux, trois à vrai dire, mais ils réclament ce que tout bon sataniste est en droit d’exiger: des sacrifices humains et des orgies. Malheureusement, de ce côté là, on ne peut pas dire qu’ils ont été choyés jusqu’ici. Une fête donnée pour le gratin romain par Salvatore Chiatti, un richissime promoteur, à la Villa Ada située au cœur d’un somptueux domaine qu’il vient d’acquérir  fournira toutefois à la bande l’occasion d’effectuer le meurtre rituel tant attendu. Mantos projette en effet d’enlever une célèbre chanteuse invitée par Chiatti pour la sacrifier à l’aide d’une épée sacrée achetée sur… eBay! Comme quoi, lorsqu’on est petit, on pense petit. La beauté de la chose est qu’à aucun moment Ammaniti ne porte de jugement sur ses personnages. Les faits parlent d’eux-mêmes.

Les invités à cette fête aux ambitions démesurées viennent de tous les horizons: littérature, cinéma, sports, musique. Tous ont en commun d’être extrêmement riches ou célèbres, idéalement les deux à la fois. La rumeur ayant fait de cet événement un incontournable, tout le monde crève d’envie d’être invité. Malgré ses airs de ne pas y toucher, c’est aussi vrai pour Fabrizio Ciba, écrivain célèbre sur le retour qui surfe sur ses succès littéraires passés et qui semble beaucoup plus préoccupé à soigner son image qu’à poursuivre de son œuvre littéraire. Identifié à la gauche intellectuelle, Fabrizio craint à juste titre que sa présence à un tel événement mondain n’entache sa réputation auprès du public. Il s’en sort par une pirouette morale, se promettant d’écrire le lendemain un article mordant dénonçant les abus des élites dans La Republica.

C’est drôle, grinçant et d’une imagination complètement débridée. Il y a des morceau d’anthologie dans ce livre. Comme cette scène où Fabrizio, invité à prononcer une conférence sur un livre qu’il n’a pas lu et de surcroît en présence de l’auteur, arrive à tirer brillamment son épingle du jeu en brodant sur la première idée qui lui passe par la tête. Chapeau. Ou, tiens, cet autre moment fort où le sataniste Mantos excédé par le mépris que lui voue sa femme menace de la passer par le fil de son l’épée sacrificielle qu’il a nommé affectueusement ‘Durandal’. Le choc frontal entre ces deux-là produira des étincelles, mais pas celles auxquelles on s’attend.

Bon, c’est l’été, alors, m’inspirant de la méthode François Chartier, je vais y aller de mon conseil « accord livres/vin »: Savourez ce roman sur une terrasse avec un verre de Soave Classico Inama. Avec un peu de chance, vous aurez terminé votre lecture en même temps que la bouteille. Sinon, il ne vous restera qu’à en déboucher une autre…

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AMMANITI, Niccolò. La fête du siècle. Paris: Laffont, 2011, 393 p. ISBN 9782221116050

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Empereurs des ténèbres

Non, ceci n’est pas d’un billet sur Ozzy Osborne, le prince auto-proclamé des ténèbres. Surfer égaré, passe donc ton chemin. Ce n’est pas en lisant ce billet que tu en apprendras davantage sur celui qui va sottement répétant « I’m the Fu**ing Prince Of Darkness ». Remarquez, je cite de mémoire. On a des lettres tout de même. Non, c’est simplement d’un roman dont il est question. Désolé.

Un très puissant ouvrage au demeurant que ce livre d’Ignacio Del Valle. Sous le prétexte d’une intrigue policière, il nous parle en fait de tout autre chose. Imaginez. Nous sommes aux portes de Leningrad, à l’hiver 1943. Les morts se comptent par centaines, par milliers. En fait, ils ne se comptent plus. On vient pourtant de retrouver le corps d’un militaire enfoncé jusqu’au tronc dans les glaces de la Slavianka. Il s’agit d’un membre de la Divizion Azul, un détachement de phalangistes espagnols que Franco, par calcul politique, a dépêché en Russie pour appuyer l’armée allemande dans sa guerre contre le communisme. Une coupure nette à la gorge du cadavre ainsi qu’une phrase gravée sans doute à l’aide d’un couteau au niveau du cou « Prend garde, Dieu te regarde » ne laisse aucun doute sur les circonstances de sa mort. C’est bien d’un assassinat qu’il s’agit.

Au cœur de cette tourmente infinie, dans le chaos total qui règne, tout le monde devrait se ficher éperdument de ce décès. Or, non. C’est plutôt le contraire qui se produit. On charge Arturo, un obscur soldat au passé trouble, de dénouer l’affaire. L’enquête se déroulera sur fond de bombardements, au travers des échanges de feu avec les partisans soviétiques, alors que le simple fait de demeurer en vie relève de l’exploit. C’est absurde mais fascinant, chargé de scènes d’une extrême densité. Un exemple parmi d’autres, ce passage où les allemands décident d’exterminer tous les résidents d’un asile psychiatrique soviétiques.

—Fuer!

L’ordre de Kheren claqua, sec, inattendu, et la mort s’abattit sur tous ces pauvres hères, comme si quelqu’un avait renversé sur eux un cercueil avec tout son contenu. La mitrailleuse dévora peu à peu la bande de cartouches avec de petits secousses convulsives, en rafales courtes mais continues, accompagnée par des fusils-mitrailleurs et des pistolets qui anéantirent tout le monde. Des centaines de douilles tintèrent sur le sol et le servant de la mitrailleuse dut changer le canon chauffé à blanc avec un gant d’amiante. Puis il continuèrent à tirer. Dans la bulle de temps qui se forma, Arturo les observa tous, Kehren, Hilde, les SS: l’indolence de leur regards (…) donnait l’impression que leur cerveau était toujours en retard sur leurs mains. Et il comprit que c’était eux, les nouveaux empereurs. Étranges pour eux-mêmes et pour le monde, n’ayant aucune notion du passé ou de l’avenir; des enfants égoïstes et solitaires jouant sous le ciel infiniment pur de la cruauté, tuant sans haine, sans raison, inaugurant ainsi pour le monde une époque implacable. L’ordre suivant de Kehren, «Halt! Halt!», se propagea d’un homme à l’autre, arrêtant progressivement les tirs, jusqu’aux dernières rafales isolées. Les allemands ne tardèrent pas à pénétrer dans ce labyrinthe de cadavres pour achever les vivants d’une balle à bout portant dans la tête. Les coups de feu résonnaient dans la voûte. (p. 325)

L’atmosphère du roman est lourde et glauque à l’image de cette période de misère absolue. Il va sans dire que l’intérêt du portrait d’époque qui se dégage de ces pages l’emporte sur celui de l’intrigue policière. On est dans un autre registre ici. La quête du soldat Arturo n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle du capitaine Willard dans Apocalypse Now: La poursuite de la vérité jumelée à une plongée dans les profondeurs de l’âme humaine. Puissant.

La quatrième de couverture nous apprend que ce roman est le 5e d’Ignacio Del Valle et le premier traduit en français. Superbe traduction d’ailleurs. On aimerait avoir accès aux quatre premiers dans la langue de Molière.

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DEL VALLE, Ignacio, Albert. Empereurs des ténèbres. Paris, Phebus, 2010, 365 p. ISBN: 9782752903990 (Traduit de l’espagnol par Elena Zayas)

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Treize mauvais quarts d’heure

J’ai déjà eu l’occasion d’exprimer mon ambivalence face à la nouvelle comme genre littéraire dans un billet antérieur. Dans le cas du présent recueil, on nous propose des contes moraux. Les deux genres ne sont pas totalement étrangers et je ne vois généralement pas de difficulté à étendre au deuxième le jugement sévère que je porte sur le premier. Mais, il y a toujours des exceptions, comme on dit. En voici une…

Il s’agit d’une sélection de 13 très courts textes extraordinairement efficaces de l’écrivain catalan Albert Sánchez Piñol. Côté sujet, ça va dans tous les sens et l’auteur ne s’embarrasse aucunement de vraisemblance. On passe avec bonheur d’une histoire d’hommes venus de la Lune, à la description de la course d’un zèbre contre la mort, au sauvetage d’un naufragé dans la Baltique, à ce qui se passe dans le cerveau en un milliardième de seconde, à la chasse à l’ours blanc d’un esquimau. Décidément, l’imagination est au pouvoir. En quelques phrases rapides, le décor est planté et on comprend aisément de quoi il est question, même lorsqu’il s’agit de situations extravagantes. La chute de chaque histoire est en elle-même un petit bijou. Peut-on parler de morale? Chacun y trouvera sans doute ce qu’il souhaite y voir. Pour ma part,dans la finale, c’est souvent moins la leçon de vie qui m’inspire que la beauté du retournement auquel on assiste.

Ce livre, vous le mettez sur le coin de votre table de chevet et ça se lit tout seul. Parfait pour une période de canicule.

Fait inusité, c’est seulement en parcourant la quatrième de couverture que je me suis rappelé avoir lu un roman précédent du même auteur: Pandore au Congo. Une histoire étrange qui m’avait laissée une impression bizarre. Pour une rare fois, j’étais incapable de décider si j’avais aimé ou non ce roman. Pourtant, ça commençait bien. Voyez plutôt ces premières phrases:

Le Congo. Imaginons une superficie aussi vaste que l’Angleterre, la France et l’Espagne réunies. Imaginons maintenant toute cette superficie recouverte d’arbres de six à soixante mètres de hauteur. Et sous les arbres, rien. (p. 5)

Wow. Quel début tout de même! Ça ne vous donne pas le vertige à vous ce genre de départ canon? Moi, oui. Je serais prêt à faire des bassesses pour écrire, ne serait-ce qu’une fois, des phrases comme celles-là. Mais continuons. Que dites-vous de celle-là?

Cette histoire commença par trois enterrements et s’acheva sur un coeur brisé: le mien. (p. 7)

Comme on dit au bowling: « Encore un abat ». Malheureusement, un roman ça ne se limite pas à une succession phrases choc. Il faut bien avancer. Et c’est là que ça s’est gâté pour moi. J’aurais été prêt à suivre l’aventure de ces deux aristocrates anglais partis s’enfoncer dans la forêt congolaise à la recherche de l’or mais qui, plutôt que la fortune, y découvriront un peuple d’infra-terrestres, les Tectons. Mais, en définitive, je garde du livre une impression diffuse de longueurs et j’en viens aujourd’hui à la conclusion que, plutôt que d’un roman, cette histoire aurait du faire l’objet d’un conte qui se serait parfaitement inséré dans le recueil dont je parlais plus haut.

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SANCHEZ PINOL, Albert, Treize mauvais quarts d’heure. Paris, Actes Sud, 2010, 141 p. ISBN: 9782742790661

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SANCHEZ PINOL, Albert, Pandore au Congo. Paris, Actes Sud, 2007, 447 p. ISBN: 9782742769070

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Quand souffle le vent du Nord

Que diriez-vous d’un roman d’amour moderne qui reposerait sur un échange de courriels plutôt que sur celui des traditionnelles lettres parfumées? C’est ce que nous propose Daniel Glattauer dans Quand souffle le vent du Nord.

Comme il arrive parfois, la rencontre des deux protagonistes du roman tient à un pur hasard, à une bifurcation imprévue dans le cyberespace: C’est que, Emmi Rothner, croyant s’adresser à l’éditeur d’une revue pour demander la résiliation de son abonnement rejoint plutôt la boîte de réception d’un inconnu, Léo Leike. Après avoir laissé passer les 2 premiers messages sans répondre et voyant l’exaspération de la cliente s’accroître de courriel en courriel, Léo fini par se manifester. Explications. Plates excuses de l’expéditrice. L’affaire aurait pu en rester là si, 9 mois plus tard, la même Emmi n’avait pas encore, par erreur, joint l’adresse de Léo Leike à un envoi en lot de vœux de Noël pré-formatés. Cette nouvelle bourde servira de bougie d’allumage à une correspondance suivie à l’intérieur de laquelle la curiosité et l’humour céderont peu à peu la place à des sentiments beaucoup plus profonds.

Cette lente progression d’un vague intérêt réciproque vers le besoin réel d’en connaître davantage sur l’autre est très bien représentée. On sent peu à peu une tension s’installer: Que âge a-t-elle? À quoi ressemble-t-il? L’image mentale que chacun se construit à la faveur des bribes d’informations personnelles transmises par l’autre partie procède d’un jeu de séduction dont la résultante semble inéluctable. On imagine assez vers quoi tout cela va les mener. Plus le temps passe, plus les liens de sympathie entre les deux correspondants se tissent et plus ceux-ci sont terrorisés à l’idée de se rencontrer, car, pour finir le plat, oui, ils habitent dans la même ville. Il faut voir les prodiges d’imagination qu’ils déploient pour arriver à se voir sans se démasquer. On croirait deux adolescents. Sauf que ces deux-là sont dans la trentaine et que, si Léo vient de sortir d’une relation difficile et se trouve donc disponible, il n’en est pas de même pour Emmi qui prend soin de préciser qu’elle est « mariée et heureuse ».

L’intérêt est soutenu tout au long de la lecture. Ceci dit, soyons clair. Madame de Lafayette, Voltaire, Choderdos de Laclos et Madame de Sévigné peuvent dormir tranquille. Avec cet ouvrage, ce n’est pas grande tradition de la littérature épistolaire qui renaît. Tout au plus s’agit-il d’une actualisation du format de la correspondance qui tient compte de l’évolution technologique (par ailleurs déjà dépassée par la mode du ‘texto’). On imagine mal en effet comment, sans tuer les chevaux de poste, le Vicomte de Valmont et Madame de Tourvel auraient pu avoir un échange semblable à celui-ci à la fin d’une soirée:

Trois minutes plus tard
RÉP:
Bonne nuit

Deux minutes plus tard
RE:
Bonne nuit

Une minute plus tard
RÉP:
Bonne nuit

50 secondes plus tard
RE:
Bonne nuit
(p. 236)

Rassurez-vous, les messages sont en général plus fouillés que cet extrait ne le laisse paraître. Le rythme est soutenu. On passe d’un courriel à l’autre à toute vitesse et, sans s’en apercevoir, c’est déjà la fin. Si vous partez en vacances, ajoutez un autre roman dans votre valise. Vous ne ferez pas la semaine…

Par association mentale, ce livre m’a rappelé deux œuvres:

L’épopée du buveur d’eau de John Irving, pour les courriels au ton progressivement agressif adressés à un fournisseur. Je n’ai pas le livre avec moi mais je me rappelle que l’une des premières lettres du personnage principal à la compagnie d’électricité est d’une politesse extrême alors que la dernière se termine par ces mots: « va te faire foutre ». Pauvre Irving dont l’étoile semble avoir complètement disparu du firmament littéraire malgré ses efforts répétés pour y accéder de nouveau. Quelqu’un a lu son dernier roman?

L’autre œuvre est un film et non un livre: Une liaison pornographique de Fredric Fonteyne, pour cette idée d’une relation qui commence par le mauvais bout ou qui, du moins, ne commençant pas par le début, laisse les personnages assez embarrassés quant à la manière d’y donner suite.

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GLATTAUER, Daniel. Quand souffle le vent du nord. Paris, Grasset, 2010, 348 p. ISBN: 9782246765011

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Le fils

Le fait, pour un parent, d’assister à la mort de son enfant plutôt que le contraire m’a toujours semblé une insulte suprême à l’ordre naturel de l’univers. Nous ne sommes pas programmés génétiquement pour survivre à nos descendants. Et pourtant, cette tragédie, certains n’ont d’autre choix que de la vivre.

C’est cette expérience horrible que raconte Michel Rostain dans un roman-récit touchant qui présente avec beaucoup de retenue et sans pathos, l’évènement impensable qu’a constitué la mort de son fils, fauché dans la jeune vingtaine par une méningite foudroyante, cette maladie qui ne pardonne pas. Quelques jours et c’est tout. Celui qui représentait tout son avenir, son fils unique, sa fierté, n’est plus.

La trouvaille de Michel Rostain est d’avoir écrit le roman du point du fils décédé. Est-ce là une façon de le faire revivre, ne serait-ce qu’au sens littéraire? Possible. Quoiqu’il en soit, c’est donc ce fils tant aimé, ‘Lion’, comme l’appelle affectueusement son père qui, tel un ange survolant toute la scène, racontera par le menu détail les étapes qui ont entouré son propre décès. C’est lui qui rapportera avec une précision étonnante toute les émotions par lesquelles ses parents sont passés au cours de cette période.

Et d’abord le refus, la dénégation mais aussi et surtout la culpabilité. Celle de ne pas avoir profité des derniers micro-instants de présence avec le fils mourant. En faisant défiler le film des évènements, le narrateur nous raconte cette dernière journée passée à l’extérieur à faire des courses alors qu’à la maison, la détresse s’installe de plus en plus au chevet du malade. Quoi de plus normal enfin. On agit toujours comme s’il y avait un après, comme si la vie allait continuer son cours. Mais non, pas cette fois. Rostain sait bien décrire aussi les gestes du père qui, dépassé par la fulgurance de la maladie et ne sachant que faire, s’applique à régler des détails logistiques, comme si de l’exécution parfaite de ces tâches dépendaient la guérison de l’enfant.

Papa doit me lâcher la main. Il redescend au galop garer l’auto, il vide le coffre, il range les courses dans le frigo et le congélateur. Il croit préparer mon retour de l’hôpital ce soir, avec un fils retapé, convalescent et affamé — il y croit encore. Dix minutes passées loin de moi. Trois minutes de plus à garer plus loin la voiture afin que l’ambulance puisse stopper pile devant la porte de la maison. Papa revient, il enroule à toute vitesse un tapis pour que les brancardiers ne bronchent pas dedans. La poussière le fait tousser. Il cherche un Kleenex. Une demi-minute. Il enlève toutes les chaises de l’entrée, il ouvre grand toutes les portes, il éclaire au mieux l’escalier, il déblaie deux cartons de partitions. Deux minutes. Papa prépare l’avenir, papa travaille pour après ma guérison.
Au total, un gros quart d’heure où papa n’est pas là. Papa n’est pas près de moi, il est ailleurs, comme toujours les mecs, à anticiper autre chose que le présent où je meurs. (p. 44)

Ouf! Je ne sais pas si vous êtes comme moi mais je suis sensible à l’émotion qui se dégage de l’accumulation de ces détails d’apparence anodins.

Fort heureusement, le livre n’est pas tout de la même eau, sinon, je ne serais pas là pour vous en parler. Il y a même des passages assez drôles. On rigole doucement à l’évocation d’une cérémonie mortuaire ridicule à laquelle le père, la mère et Lion ont assisté quelques mois avant la mort de ce dernier et qui, à rebours, ressemble plutôt à une prémonition. Du grand guignol. Un directeur des pompes funèbres pathétique qui évoque la douleur des proches mais qui n’est pas foutu de se rappeler le nom du mort. Qui d’entre nous en âge de perdre un parent, un ami, n’a pas vécu au moins une fois dans sa vie un épisode semblable?

Il n’empêche, quand la mort frappe, les parents sont loin d’être prêts. Le corps n’est pas encore froid qu’il faut réagir et prendre toutes sortes de décisions incongrues, alors que la seule chose qui nous occupe est le vide laissé par la personne disparue:

Maintenant, il faut en venir au cercueil: la couleur (brun, noir ou blanc?), la forme, le bois (essence précieuse ou pin?), la garniture (capiton intérieur en satin ou en synthétique?), les poignées (argentées?). À eux de choisir. Et les annonces dans la presse (locale? nationale?). Et les faire-part? Et les repas, et l’hébergement des amis et les coups de téléphone, les mails? Qui s’en occupe? Veulent-ils une aide? Ils bafouillent toujours. Ils ne parviennent à penser à rien. Ils ne veulent rien. Ils disent n’importe quoi, que j’avais vingt et un ans, que… La question n’est pas du tout là pour les obsèques. Alors, ils disent qu’ils ne savent pas, que stop, qu’ils n’en peuvent plus. Désarroi. (p. 84)

Comment ne pas être touché par le parcours de ce père qui s’accroche à l’idée de la vie, désespérément, malgré la disparition de tous ses repères. Le plus bel encouragement à vivre viendra d’un proche:

Le soir même de la mort de notre fils, Daniel Michel me téléphona « Je ne sais pas si un pareil jour tu peux entendre ce que je voudrais te dire, mais j’ai vécu cette horreur il y a quelques années, ce désespoir absolu. Je veux te dire qu’on peut vivre avec ça. »
Merci Daniel de m’avoir téléphoné ainsi, merci à toutes celles et à tous ceux qui m’ont ce jour-là et par la suite transmis cette évidence: la mort fait partie de la vie, on peut vivre avec ça. (p.173)

Voilà un livre empreint d’humanité et d’intelligence. Il reste qu’on est tout de même content d’en terminer la lecture et de passer à autre chose…

Le fils a été couronné par le prix Goncourt du premier roman 2011.

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ROSTAIN, Michel. Le fils. [Paris]?, Oh! Éditions, 2011, 174 p. ISBN: 9782361070175

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