Solaire

Il appartenait à cette classe d’hommes − peu avenants, souvent chauves, petits et gros, intelligents − que certaines belles femmes trouvaient inexplicablement séduisants.

C’est par cette description assez peu flatteuse de Michael Beard que débute le roman de Ian McEwan. La cinquantaine bien entamée, une bedaine en pleine expansion, un crâne plutôt dégarni, un caractère renfrogné doublé d’une propension détestable à ne penser qu’à soi; on se demande en effet à quoi peut tenir la facilité avec laquelle Beard accumule les conquêtes.

Ce prix Nobel de physique a déjà quatre mariages derrière lui, un cinquième qui bat de l’aile et des maîtresses dans presque tous les placards. Est-il heureux pour autant? Loin s’en faut. Celui qui s’est vu confier la direction d’un centre de recherche sur les énergies renouvelables par le gouvernement Blair en cette année 2000 où débute le roman apparaît plutôt comme le spectateur impuissant de sa propre vie.

De fait, en dépit des apparences de réussite, rien ne va plus pour Michael Beard. Sans doute en représailles à ses propres incartades, sa femme Patrice le trompe ouvertement, tandis qu’au Centre où il travaille, les jeunes chercheurs sous sa gouverne attendent en vain de leur leader qu’il partage avec eux de sa vision du futur. Mais voilà, Beard n’a aucune idée de l’orientation à donner aux recherches et, à vrai dire, il s’en fout un peu, étant complètement absorbé par ses problèmes personnels. Ce n’est pas le cas de Tom Aldous, un jeune loup de sa meute qui tente de persuader le patron d’investir dans le solaire et l’énergie photovoltaïque. D’ailleurs, un peu trop parfait ce garçon: beau, grand, intelligent et comme porté par la puissance de son rêve; il pourrait bien faire de l’ombre à son aîné.

Heureusement pour Beard, les événements tourneront à son avantage, du moins pour un temps, lui permettant de surfer sur des idées qui ne sont pas les siennes. Ainsi en va-t-il parfois dans le domaine scientifique. Et notre héros de promener sa carcasse aux quatre coins du globe pour faire la promotion d’une technologie que, peu de temps encore auparavant, il s’apprêtait à jeter aux orties.

Autant le personnage est antipathique, autant les situations qu’il vit sont cocasses. Une virée vaudevillesque en Arctique où il se rend avec les membres d’une expédition composée d’artistes écologistes pour, soit-disant, constater par lui-même les effets du réchauffement climatique manque de tourner au cauchemar. De même d’un voyage en train où il en vient presque aux mains avec un jeune insolent pour le contenu d’un sac de chips. N’importe quoi. Mais cette vie à la dérive dans laquelle Michael Beard se laisse proprement couler à pic, Ian McEwan la décrit avec une précision et un humour suave et typiquement anglais. On en vient presque à éprouver de la sympathie pour ce sociopathe qui semble constamment habité par le syndrome de l’imposteur. De fait, le Nobel de physique qui auréole sa vie et dont il tire profit professionnellement depuis des années, lui revient-il vraiment?

 Il était sans doute vrai que le Comité Nobel, incapable de départager ses trois premiers favoris, se soit rabattu sur le quatrième. Quelque soit la façon dont le nom de Beard s’était imposé, on considérait généralement que la physique britannique méritait une récompense, bien que, dans la salle de repos de certains centres de recherche, il se murmurât que le comité, cherchant un compromis, avait confondu Michael Beard avec Michael Bird, génial pianiste amateur qui travaillait sur la spectroscopie des neutrons. (p. 78)

L’imposture ne peut se poursuivre éternellement et Beard le sait qui semble même se précipiter vers la sortie à force d’excès de whisky et de malbouffe. Alors que les piliers pourris de son existence s’effondrent un à un, c’est presque avec indifférence qu’il assiste à l’anéantissement du fragile édifice sur lequel reposait sa vie.

Avec ce sujet dont les côtés sombres sont heureusement compensés par une écriture pleine d’ironie et d’humour, voilà un livre brillant dont la plus grande qualité ne sera toutefois pas de faire apprécier les mérites de la vie de quinquagénaire.

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McEwan, Ian. Solaire. Paris: Gallimard, 2011, 389 p. ISBN 9782070130818

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Ces Blogs ont également commenté le roman: En lisant, en voyageant; Sur la route de Jostein; Culturopoing; Les saints et les fous; Le Blog de Dasola; Davveld; Le Blog d’Yspaddaden; Club-lecture-Zurich; Aleslire; Le Blog littéraire de Robert F; Journal d’une lectrice; Liseuses de Bordeau; Wodka; Blogres, le blog d’écrivains; Nancy lit, écoute, regarde; Bonheur de lire; Tournez les pages; Thierry Guinhut; Enfin livre; Dominique84; L’encreuse. Bon, je m’arrête ici. Avec autant de critiques, on ne peut pas vraiment parler ici d’un succès confidentiel.

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Comment je suis devenu un écrivain célèbre

Pete Traslaw n’est guère plus qu’un scribouilleur à la petite semaine qui gagne sa vie en rédigeant des lettres de motivation pour des candidats aux meilleures universités américaines. Transformer la prose débile qui lui est confiée en une requête convaincante tout en gommant au passage les références à Will Ferrell pour les remplacer par Toni Morrisson ne lui pose aucun problème, ni stylistique, ni moral.

La vie de Pete aurait pu suivre ainsi un cours plutôt tranquille s’il n’avait été frappé d’une sorte de révélation à l’écoute d’une entrevue télévisée accordée par Preston Brooks, un auteur de romans pseudo littéraires larmoyants qui lui semble non seulement riche et adulé mais surtout parfaitement inepte. Devenir un écrivain célèbre ne doit donc pas être si compliqué. Il suffit de broder sur une intrigue alambiquée mélangeant différentes époques et des personnages émouvants tout en parsemant son discours d’une narration faite de phrase creuses mais d’apparence profondes. Tarslaw s’imagine déjà propriétaire d’une splendide villa au bord de la mer, invité de conférence ou donnant des entrevues aux stars de la critique littéraire en arborant un air détaché et vaguement blasé comme celui qu’affiche Preston Brooks à la télé. Mais il espère surtout pouvoir impressionner Polly, la petite amie de collège qui, non seulement l’a quitté mais, suprême effronterie, l’a également invité à assister à son mariage. La description du cadeau de noce qu’il se propose de lui offrir nous donne un aperçu de son esprit tordu et calculateur:

Bon Dieu, mais j’allais déchirer à ce mariage!

La cerise sur le gâteau, c’était mon génial cadeau. Chaque fois que j’en avais assez de me comporter comme un écrivain célèbre qui prend le train, j’y repensais. Elle était sans doute déjà arrivée: la cave électrique sélecte œnophile 28 bouteilles deux compartiments multitempératures.

La cave électrique sélecte œnophile 28 bouteilles deux compartiments multitempératures ne figurant pas sur la liste de Polly, je lui adressais d’emblée un message: les différents articles ringards qu’elle avait choisis elle-même avaient quelque chose de gênant et, pour leur bien, j’avais du me fier à mon propre goût exquis. En plus, elle était chère, mais c’était le genre d’objets dont la plupart des gens ignorent le prix exact. Polly se poserait la question, mais elle jugerait indigne d’elle de regarder sur Internet. Pendant quelques mois, du moins, après quoi elle craquerait et irait sur Google. Elle apprendrait le prix: ce serait moins cher qu’elle avait imaginé, mais cher quand même. Rien qu’en regardant, elle saurait qu’elle avait perdu.

Mais l’essentiel, c’est que l’objet serait dans sa maison, et qu’il ne serait jamais plein! Pourquoi des jeunes mariés comme James et Polly seraient-ils jamais à la tête de vingt-huit bouteilles de vin? Peu à peu, Polly se mettrait à gamberger sur la question. Elle regarderait James, et se demanderait pourquoi il n’était pas le genre de type qui a besoin d’un rangement pour vingt-huit bouteilles de vin. Et elle penserait à moi – son ex-petit ami, l’écrivain célèbre, qui doit tenir pour acquis que tout le monde a besoin d’un rangement pour vingt-huit bouteilles de vin. Elle réaliserait qu’elle était passée à côté du mode de vie attenant à la cave électrique sélecte œnophile 28 bouteilles deux compartiments multitempératures, le mode de vie que j’aurais pu lui offrir. (p. 290)

Pardonnez cette citation un peu longuette, mais je n’ai pas eu le courage de charcuter un tel morceau de bravoure où l’on retrouve, en condensé, toute l’ironie dont peut faire preuve un auteur comme Steve Heley lorsqu’il se penche sur les rouages secrets de la pensée qui sous-tendent des gestes en apparence anodins. Sa description d’une entrevue d’Oprah est un autre exemple de ce qui peut résulter d’un tel regard distancié et sans concession posé sur un phénomène social. Je vous laisse imaginer ce que son ton caustique peut faire comme dommage lorsqu’il s’applique à décrire l’industrie littéraire américaine. La littérature n’a pas a être vraie, découvre Pete Tarsaw, elle n’a qu’à paraître telle. Tout le monde joue le jeu: des auteurs aux lecteurs, en passant par les critiques. Les éditeurs, quant à eux, ne s’intéressent pas à la qualité intrinsèque d’une œuvre, il cherchent un livre qui marche et qui rejoigne un maximum de lecteurs. Un livre qui cartonne. Mais la recette magique leur échappe souvent comme en témoigne Lucy, une amie de Pete qui analyse les manuscrits pour le compte d’une maison d’édition:

Je croyais savoir distinguer ce qui est bon de ce qui est mauvais. J’ai déniché des livres incroyables, émouvants, j’ai chanté leurs louanges, et les éditeurs les ont rejetés. Ou bien ils les ont publiés, et ils ont vendu un truc comme cinquante-quatre exemplaires. Littéralement. Cinquante-quatre exemplaires.

(…) Et encore, il y a pire. Les mauvais! Ces mauvais livres — des livres épouvantables, qui n’ont même pas de sens, des livres bourrés d’adverbes et de mots inventés — hop, ils se vendent à dix millions d’exemplaires et on en tire des films. Au début, je pleurais, tous les soirs, littéralement, je m’achetais un milk-shake, je l’allongeais de vodka et je chialais devant, parce que je pensais que je devais être stupide. Je rêvais, toutes les nuits, que tout le monde parlait une langue que je ne connaissais pas. (. 152)

La trajectoire du roman d’imposture de Pete, Cendres dans la tornade, sera elle-même sujette aux hasards de la vie littéraire. Et, paradoxalement, ce n’est pas le fait d’avoir été, non seulement éreinté, mais carrément descendu en flammes par la critique qui nuira à sa carrière. Certains avis seront pourtant dévastateurs. Voyez plutôt:

Malheureusement, tous les auteurs qui prennent la route ne sont pas Homère ni Kerouac, et tous les périples sinueux ne sont pas  des odyssées. Prenez Cendres dans la tornade de Pete Tarslaw. Après une fusillade à Las Vegas, Tarslaw lance ses personnages dans un étourdissant voyage à travers le temps et l’espace, et l’on n’a plus d’autre choix que chercher le sac à vomi. (…) Avec une ratatouille de métaphores incohérentes et des personnages assommants, dans une langue aussi rebattue et ringarde qu’une vieille pie qui sirote un whisky sour en fumant cigarette sur cigarette dans un casino miteux, voilà une virée en voiture qui vous fera regretter de ne pas avoir pris l’avion. (p. 174)

Et en voilà un qui n’y va pas avec le dos de la cuillère… Pas plus d’ailleurs que l’un des personnages qui pose un jugement très sévère sur le roman contemporain aux États-Unis:

Écoutez a-t-il dit, le roman était autrefois une forme populiste mais, de nos jours, il est pareil à l’opéra, maintenu en vie par une poignée de mécènes fortunés. Il ne peut pas subvenir à ses propres besoins. S’il n’y avait pas les Guggenheim et les MacArthur, Thomas Pynchon serait obligé d’écrire pour Les Experts: Miami, et Cormac McCarthy serait croupier à une table de black-jack. (p. 366)

En plus de nous offrir une réflexion sur un milieu que, de toute évidence, il semble bien connaître, Steve Heley réalise le tour de force d’émailler son roman de citations d’œuvres littéraires fictives en adoptant chaque fois le ton qui convient: extraits de romans d’aventure, de policiers, de scénario de film, tout y passe avec un égal brio. Époustouflant. Le plus étonnant, c’est qu’on finit par s’attacher au personnage de Pete Tarslaw, malgré son côté calculateur et le caractère répréhensible de son entreprise. D’autant plus qu’il finira par en avoir marre de toute cette supercherie. Sa quête tardive de la vérité aura toutefois des conséquences des plus douloureuse. Je vous laisse découvrir lesquelles…

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HELEY, Steve. Comment je suis devenu un écrivain célèbre. Paris: Sonatine, 2011, 369 p. ISBN 9782355840623

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Ces Blogs ont également commenté le roman: Les chroniques de Mary Goodnight; Ça sent le book; Enlivrons-nous; Arlavor-le-rouge; Candidat à rien; La ruelle bleue; Lire, voir, entendre; Le Glob; Cannibales lecteurs;

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