Le royaume

le-royaumeJ’ai déjà eu l’occasion d’exprimer toute l’admiration que je porte à la prose d’Emmanuel Carrère. Ce gars-là pourrait écrire la chronique nécrologique du journal, il trouverait le moyen d’en rendre la lecture passionnante. Un don assez rare de nos jours. Le sujet importe peu, donc. Témoin, l’imbuvable Limonov, cet abject opportuniste, sujet de son livre précédent qu’il a réussi à me rendre, non pas sympathique (ce serait trop dire) mais du moins intéressant. Si je m’écoutais, je serais porté à avancer que j’ai aimé ce livre en dépit de son sujet. C’est vous dire. Dans un autre ouvrage, D’autres vies que la mienne, Carrère, prenant prétexte du tsunami qui a dévasté le Sri Lanka en 2004, s’interroge sur l’altruisme. On lui doit également, entre autres choses, une biographie de Philip Van Dick et un livre fascinant, dit-on, sur le meurtrier Jean-Claude Romand. Comme on le voit, ça tire dans toutes les directions, ce qui n’est pas pour me déplaire.

Cette fois-ci, revenant sur une période d’intense ferveur religieuse qu’il aurait vécue au début des années 90, Carrère nous entraîne à sa suite dans une vertigineuse descente historique aux origines de la religion chrétienne. Se jugeant aujourd’hui (heureusement pour nous) dépêtré de toute croyance, son périple ne sera donc pas celui d’un dévot inspiré par la foi mais bien plutôt celui d’un journaliste, un reporter qui poursuit une recherche captivante.

Ce chemin que j’ai suivi autrefois en croyant, vais-je le suivre aujourd’hui en romancier? En historien? Je ne sais pas encore, je ne peux pas trancher, je ne pense pas que la casquette ait tellement d’importance.

Disons en enquêteur. (p. 145)

« L’enquête » donc, débute en 50, soit près de 20 ans après la mort du Christ. D’emblée, on nous présente les apôtres Luc et Paul, que Carrère juge beaucoup plus inspirants que les disciples de première main, à savoir les 12 qui ont réellement côtoyé le Seigneur. On suivra les deux compères dans leurs pérégrinations, d’abord aux confins de l’empire romain puis, éventuellement, par effet d’attraction, à Rome où, comme chacun le sait, tous les chemins aboutissent.

Vous le saviez, vous, que Paul et Luc ne faisaient pas partie des premiers disciples? Pour être tout à fait franc, si je fais un petit effort de mémoire, j’arrive me le rappeler pour Paul. Pas pour Luc. Je me souviens au mieux d’un Paul au début fort occupé à persécuter les premiers croyants et qui, de son propre aveu, aurait été ébloui par la révélation et jeté à bas de son cheval sur le chemin de Damas. En lisant la biographie que Carrère propose du bonhomme on a toutefois l’impression assez nette que cette célèbre chute, en plus de le convertir à la foi chrétienne, lui a un peu abîmé le cerveau… Je dis ça comme ça.

De ces deux principaux personnages, c’est toutefois Luc qui semble le plus proche de l’écrivain Carrère. Luc est un médecin, un lettré grec qui sait bien raconter des histoires. Lui-même interroge des gens qui ont croisé Jésus. Une sorte d’enquête dans l’enquête donc. Avec, à chaque verset, cette question que se pose l’écrivain:

Ce que Luc écrit là, d’où le sort-il? (p. 405)

On sent bien que l’intérêt qu’il porte à Luc est teinté de l’admiration que peut avoir un écrivain pour un autre écrivain.

Maintenant, ce qui fait la réussite d’un film, ce n’est pas la vraisemblance du scénario mais la force des scènes et, sur ce terrain-là, Luc est sans rival: l’auberge bondée, la crèche, le nouveau-né qu’on emmaillote et couche dans un mangeoire, les bergers des collines avoisinantes qui, prévenus par un ange, viennent en procession s’attendrir sur l’enfant… Les rois mages viennent de Matthieu, le bœuf et l’âne sont des ajouts beaucoup plus tardifs, mais tout le reste, Luc l’a inventé et, au nom de la corporation des romanciers, je dis: respect. (p. 569)

Carrère puise la matière de son récit de différentes sources et pas seulement des textes canoniques. C’est ce qui en rend la lecture si vivante. Ainsi se construit devant nous un portait saisissant de la vie et des mentalités dans l’empire romain du 1er siècle. En bon romancier, Carrère aligne les scènes l’une après l’autre, proposant une interprétation lorsque les sources divergent, suggérant un raccord lorsque la documentation fait défaut. La puissance de sa méthode réside surtout dans sa capacité à nous faire apprécier une situation vécue par des hommes il y a près de 2000 ans en la reliant à un événement contemporain.

Ainsi, pour expliquer ce qu’avait de choquant l’idée qu’un homme mort sur la croix puisse être le fils de Dieu, Carrère nous propose d’imaginer comment nous recevrions aujourd’hui la proposition de croire à un Sauveur qui a été condamné pour pédophilie. Ça fait image, non? En voici une autre: La méthode qu’applique l’armée romaine pour mater les rébellions dans les provinces lui rappelle celle de Poutine.

(…) il fallait inaugurer le règne par une grande et significative victoire, montrant qu’on ne défiait pas Rome impunément. Les terroristes, comme l’a dit Vladimir Poutine dans le contexte assez voisin de la Tchétchénie, devaient être butés jusque dans les chiottes.

Ils l’ont été. (p. 525)

Plus loin, cette citation Tacite que je ne peux m’empêcher de reproduire ici:

«Quand ils ont tout détruit, les Romains appellent ça la paix.» (p. 527)

Comme toujours, l’auteur est très présent dans son récit. Chaque histoire est en fait un prétexte à la rêverie, à l’évocation d’autres pans de sa vie, au rappel du contexte d’écriture de ses livres précédents. Ça frôle parfois l’impudicité comme cette description par le menu détail d’une vidéo porno qui l’excite particulièrement. Vous me direz, qu’est-ce ça fout là? Hmm, je crois qu’on parlait de Marie, mère de Dieu. Choquant? Certainement pas pour lui, qui s’empresse de partager le lien avec sa conjointe pour lui demander son avis sur la « prestation » en question… Bon, je réserve mon commentaire. Vous vous ferez une idée.

Oui, j’avoue que tout ça, cette omniprésence de l’auteur à chaque détour de phrase, peut avoir quelque chose d’extrêmement irritant pour le lecteur. Mais comme je suis un fan fini, je suis plutôt enclin à pardonner. N’est-ce pas ce qu’enseignait le Christ?

Allez, et lisez en paix.

 

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CARRÈRE, Emmanuel. Le Royaume. Paris, P.O.L, 2014, 630 p.  ISBN 9788218021187

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Ces Blogs ont également commenté le livre: Baz’art; Page après page; Sylire; Cultur’elle; Tu vas t’abîmer les yeux; MicMélo; Scriptus est; Read, if you please… (en français en dépit des apparences…); PiccolaNay; Le Blog de Krol; Des livres, des livres; Voyage livresque; En lisant, en voyageant; Chroniques d’une chocoladdict; Miss Alfie, croqueuse de livres; Et hop, dans mon sac!; La lettrine; Ellettres; J’arrête là, la moisson est trop nombreuse. Et après, on dira que le blog est mort comme moyen d’expression…

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2 réflexions sur “Le royaume

  1. Je suis entièrement d’accord avec vous, Carrère pourrait écrire sur n’importe quel sujet, je crois qu’il me passionnerait toujours. Et le livre sur Jean-Claude Romand, lu il y a deux mois, est de la même veine. Il a une écriture inégalée et inégalable (même s’il irrite certains lecteurs peu enclins à le suivre dans sa mise en avant) !

  2. Ca me fait sacrément plaisir de lire cet enthousiasme pour ce livre qui fut un sacré coup de coeur !

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